Café Simenon
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Synthèse Z.AI

Du calvados de Maigret aux ivresses destructrices des romans durs

L’œuvre de Georges Simenon ne se lit pas, elle s’infuse. Entre la pluie fine qui cingle les quais de la Seine et l’odeur de tabac froid des bureaux du Quai des Orfèvres, une substance sature l’espace, les poumons et les âmes : l’alcool. Pour pénétrer les abîmes de la condition humaine que son œuvre explore avec une obstination clinique, Simenon a armé ses personnages d’un instrument paradoxal, à la fois vecteur de communion et de solitude, de lucidité et d’aveuglement.

Pourtant, réduire la présence de la boisson à un simple décor de polar, à une anecdote de café ou à un trait de mœurs serait une erreur fondamentale, une lecture de surface qui manquerait l’essentiel. Chez Simenon, on ne boit pas pour le plaisir de la dégustation, on ne boit pas pour festoyer. On boit pour atteindre un état. Qu’il s’agisse du demi de bière tiède du commissaire Maigret ou du whisky désespéré des héros de ses « romans durs », l’alcool est le solvant universel de l’œuvre. Il dissout les apparences, attaque le vernis des convenances, attaque la personnalité elle-même, pour révéler ce que l’auteur appelle « l’homme nu ».

Cette étude se propose d’analyser le rôle multifacette de l’alcool dans l’œuvre simenonienne, en examinant ses fonctions narratives, ses variantes sémantiques et ses origines biographiques. Nous verrons comment ce liquide agit comme un révélateur chimique, opérant de deux manières radicalement opposées selon qu’on se trouve dans l’univers bienveillant et ritualisé de Maigret ou dans la tragédie désenchantée des romans durs. Car l’alcool chez Simenon n’est jamais un sujet de scandale, mais un sujet de compassion ; il est le filtre à travers lequel l’auteur observe et dissèque le monde, offrant une clé de lecture essentielle pour comprendre la philosophie d’une des œuvres les plus prolifiques du XXe siècle.


I. Le Cycle Maigret : L’Alcool comme Solvant de l’Enquête

Pour Jules Maigret, figure emblématique de la littérature policière mondiale, l’alcool n’est pas un vice, c’est une interface. Loin d’être un simple détail pittoresque ou une lubie de personnage, la consommation de boissons alcoolisées par le commissaire est intégrée à son processus de réflexion, au point de devenir une composante essentielle de sa méthode, voire de sa philosophie. Contrairement aux détectives de la tradition anglo-saxonne qui déduisent, qui calculent, qui s’extraient du monde pour l’analyser de loin, Maigret, lui, s’imprègne. Il se met au « diapason » de son environnement.

1. La Méthode par l’Imprégnation

Le commissaire ne commence jamais une enquête par des schémas logiques. Il commence par marcher, par regarder, par humer l’air, et surtout par boire ce que boivent les suspects. S’il est dans un café de mariniers bretons, il commande un genièvre ou un calvados. S’il est dans un salon bourgeois parisien, il accepte une fine ou un armagnac.

L’alcool agit ici comme un solvant social : il dissout la barrière rigide entre l’autorité policière et l’individu suspect. En partageant le verre, Maigret cesse d’être un flic, une institution abstraite, pour devenir un semblable, un corps parmi d’autres. C’est ce qu’il appelle « s’installer dans la peau de l’autre ». Cette méthode d’investigation passive et intuitive s’oppose à l’enquête active. Maigret opère par osmose. L’alcool facilite cette transformation intérieure, cette « capillarité » qui lui permet de se glisser dans une autre peau et de fusionner avec le milieu qu’il investigue.

Cette notion est théorisée avec une finesse particulière dans Maigret et le client du samedi. Lorsque Léonard Planchon débarque chez le commissaire, imprégné d’alcool, Maigret ne le rejette pas. Au contraire, il le sert, comprenant que l’ivresse place le buveur dans un monde parallèle, où les conventions n’ont plus prise.

L’homme avait bu avant de se présenter. Il avouait qu’il buvait chaque soir et, si le commissaire lui avait servi de l’alcool, c’est que l’autre en avait besoin. Les alcooliques s’enfoncent volontiers dans un monde à eux, qui ressemble au monde véritable, mais avec un certain décalage qu’il n’est pas toujours facile de déceler. Et eux aussi sont sincères.

— Georges Simenon , Maigret et le client du samedi (1962)

Dans l’univers de Maigret, le bistrot n’est donc pas un lieu de perdition, mais un territoire d’enquête, un laboratoire. Murielle Wenger, dans son étude minutieuse du corpus, a recensé environ 350 mentions de ces établissements — bistrots, cafés, brasseries, restaurants — dans les 75 romans de la série. C’est là, accoudé au zinc, un verre à la main, que le commissaire est à sa place : une position qui lui permet d’être à la fois observateur et participant. Le bistrot simenonien fonctionne comme un espace de démocratie liquide : le ministre y croise le clochard, et sous l’effet de la boisson, les barrières de classe s’effacent. Maigret peut alors prendre le pouls d’un quartier, observer les habitués, laisser les confidences venir à lui.

2. La Géographie des Verres : Une Cartographie Mentale

L’étude statistique menée par Steve Trussel sur un corpus de 74 romans de Maigret révèle l’étendue phénoménale de cette consommation. La bière est de loin la boisson la plus fréquente, présente dans 68 romans sur 74, mais elle est loin d’être la seule. Le commissaire consomme également du cognac ou de la fine dans 35 romans, du calvados dans 23, des eaux-de-vie (prunelle, framboise, etc.) dans 24, du marc dans 17, de l’armagnac dans 12, et du whisky dans 11. En moyenne, ce sont pas moins de cinq catégories de boissons différentes que l’on retrouve dans chaque roman.

Cette diversité n’est pas une simple fantaisie ; chaque boisson possède une portée sémantique propre et s’inscrit dans un contexte précis. L’alcool chez Maigret sert de cartographie sociale. Chaque boisson définit un espace mental et une classe.

Le Demi de bière (et le Picon-citron) : C’est l’alcool du travail, de la Brasserie Dauphine. C’est la pause, le moment où l’esprit se repose avant de repartir. C’est l’alcool de la patiently, le carburant logistique de l’enquête qui piétine. On y boit pour « faire le point ».

Le Petit Blanc : L’alcool du matin, celui des marchés, des halles, des gens qui se lèvent tôt. C’est l’alcool de la solidarité populaire, de l’ouvrier et du marinier avant le labeur.

La Fine et l’Armagnac : Les alcools de la confession nocturne ou de l’interrogatoire. On les sort quand les dossiers sont fermés et que les âmes s’ouvrent, ou lorsqu’on est face à un suspect que l’on veut apaiser. L’armagnac, en particulier, fait figure d’alcool noble, que l’on ne prend qu’à certaines occasions ou dans certains milieux aisés.

Le Calvados : Présent dans 23 romans, il occupe une place singulière. C’est l’alcool de la France profonde, de la Normandie intérieure, des bars de province qui « sentent le calvados à plein nez ». Il accompagne les enquêtes hors de Paris. Le calvados possède chez Simenon une dimension presque eucharistique : c’est un alcool qui a des racines, contrairement aux cocktails « volatils ». C’est le « feu interne » qui réchauffe le corps contre l’humidité normande.

Le Chien jaune

Maigret

1931

Concarneau sous la pluie. Au café de l’Hôtel de l’Amiral — « une longue salle assez morne… aux vitraux verts des fenêtres » — Maigret s’installe parmi les notables et leurs parties de cartes, leurs Pernods et leurs Calvados du soir, tandis que dehors rôde un mystérieux chien jaune. C’est dans la bouteille de calvados que Maigret découvrira les grains de poudre blanche, l’arme du crime cachée au cœur du rituel.

3. La Brasserie Dauphine : L’Extension du Quai des Orfèvres

Parmi tous les établissements du corpus, la Brasserie Dauphine occupe une place à part. Murielle Wenger la compte séparément des autres brasseries, « puisque plutôt qu’un simple lieu où se restaurer, elle est devenue comme une annexe, une extension du bureau de Maigret ». Située juste au coin de la place Dauphine, à deux pas du 36 quai des Orfèvres, c’est le lieu tiers, le sas de décompression entre la loi (le Quai) et le crime (la rue).

On n’y boit pas pour s’enivrer, mais pour “faire le point”. Le demi de bière, avec son col de mousse blanche, est l’image même de la patience de Maigret. Il attend que la « pâte » de l’enquête lève, tout comme il regarde sa bière s’éventer lentement. La Brasserie propose d’ailleurs bien plus que des boissons : on y déguste une carte copieuse où le veau semble occuper la place d’honneur — blanquette, ragoût, tête de veau. C’est une cuisine de famille transposée dans l’espace professionnel, comme si Mme Maigret avait installé ses fourneaux au coin du Quai des Orfèvres. Et lors des interrogatoires-marathons, c’est de la Dauphine que viennent les bières et les sandwiches — pour les inspecteurs comme pour les suspects.

4. Le Rempart Domestique : Les Liqueurs de Mme Maigret

Si l’alcool de l’enquête est erratique, changeant selon le quartier ou l’interlocuteur, l’alcool du foyer est immuable. Il représente la “norme”, le retour à la terre et à la stabilité après avoir côtoyé la fange. Dans presque chaque volume de la série, un rituel se répète. Maigret rentre chez lui, souvent tard, souvent mouillé par la pluie parisienne. Après le ragoût ou la blanquette, Mme Maigret sort de l’armoire une bouteille de “Prune” ou de “Framboise” envoyée par la famille d’Alsace ou du Berry.

Cette consommation domestique remplit trois fonctions narratives essentielles. D’abord, la Frontière Éthique : en buvant un alcool “maison”, Maigret se ré-ancre dans son identité de petit-bourgeois honnête. C’est une purification par le sucre et le fruit après l’amertume du genièvre des bouges. Ensuite, le Silence Partagé : c’est souvent devant ce petit verre que Maigret ne dit rien, mais que sa femme comprend tout. Enfin, l’Ordre du Monde : tant qu’il y a de la liqueur de prune dans le placard, le monde n’est pas totalement perdu. C’est l’antithèse absolue de l’absinthe ou de la vodka des romans russes qui mènent à la folie.

Il existe un moment particulier où l’alcool change de statut chez Maigret : la maladie. Dans Maigret se défend ou Mon ami Maigret, le commissaire grippé devient l’objet des soins de son épouse. Le grog (rhum, eau chaude, sucre, citron) devient alors un médicament sacré.

Il sentait la chaleur du grog descendre dans sa poitrine, une chaleur lourde, bienfaisante, qui semblait dissoudre la fatigue accumulée depuis quarante-huit heures.

— Georges Simenon , Maigret et son mort (1948)

Ici, Simenon utilise l’alcool pour ramener Maigret à une forme d’enfance. Le commissaire, d’ordinaire pilier de force, devient vulnérable et se laisse soigner par la vapeur d’alcool. C’est l’une des rares fois où la boisson apporte une déconnexion totale et positive.

5. Maigret est-il un alcoolique ?

La question, posée frontalement par la critique, mérite d’être examinée avec le sérieux clinique que Simenon aurait lui-même apprécié. L’analyse de Maigret en meublé est édifiante. Le premier jour : deux apéritifs à la Brasserie Dauphine, deux verres de vin au dîner, un calvados dans un bar avant le cinéma, un autre après, puis vraisemblablement un verre de prunelle en rentrant.

Si sa consommation de bière, régulièrement de cinq à six verres par jour, voire jusqu’à dix dans certaines enquêtes, sans compter le vin ou les digestifs, correspond à la définition de l’alcoolisme chronique de l’Organisation Mondiale de la Santé, Maigret ne correspond pas au stéréotype de l’alcoolique déchu. Son ami, le docteur Pardon, lui a d’ailleurs suggéré de « boire un peu moins », ce qui indique que son habitude est perçue comme excessive par son entourage.

Et pourtant, jamais l’alcool n’altère son jugement ni la qualité de son travail. Voilà la nuance essentielle : Maigret boit avec les gens, jamais contre eux ni contre lui-même. Sa consommation est sociale, fonctionnelle, ritualisée. Elle l’ancre dans le monde au lieu de l’en extraire. Comme l’écrit Jacques Sacré, l’alcool chez Maigret fait partie de l’« outillage » du commissaire, au même titre que sa pipe et son pardessus à col de velours. C’est un éthylisme de fonction, un moyen d’atteindre un état particulier propice à l’enquête, pas une pathologie.


II. Les Romans Durs : L’Alcool comme Solvant de l’Identité

L’inversion est fondamentale. Là où Maigret boit pour s’ouvrir au monde, pour dissoudre les barrières entre lui et l’autre, les protagonistes des romans durs boivent pour s’en couper. Le « roman dur » — expression que Simenon a fini par adopter — désigne ses quelque 117 romans non policiers, ceux où l’univers romanesque est centré sur la crise du sujet, le conflit de l’homme avec lui-même.

1. L’Homme Nu et la Bouteille

Simenon cherchait à atteindre ce qu’il appelait « l’homme nu » — le personnage dépouillé de ses masques sociaux, réduit à sa vérité essentielle. Or, l’alcool est précisément l’agent chimique de ce dépouillement. Dans roman après roman, c’est la bouteille qui précipite la chute du masque.

Dans ce cycle, l’alcool ne dissout pas les obstacles extérieurs pour révéler une vérité judiciaire (comme chez Maigret), il dissout le personnage lui-même. Il attaque le vernis de la respectabilité, il ronge les fondations de l’identité sociale pour ne laisser que l’être nu, souvent tremblant et catastrophé.

Les Inconnus dans la maison

Roman dur

1940

Hector Loursat, avocat brillant de Moulins, s’est enfermé depuis dix-huit ans dans son hôtel particulier avec ses livres et ses trois bouteilles quotidiennes de bourgogne — sa « provision pour la journée ». L’alcool a transformé cet homme de loi en reclus misanthrope, jusqu’au soir où un coup de feu dans le grenier le force à sortir de sa torpeur.

C’est ce « coton protecteur » décrit dans Le Bilan Malétras qui résume la fonction de l’alcool ici : non pas la clarté de Maigret, mais un flou qui protège autant qu’il isole.

Le monde n’était plus tout à fait le même. Les arêtes des objets semblaient s’être amollies. Il y avait entre lui et les autres une épaisseur nouvelle, une sorte de coton protecteur qui rendait les sons plus sourds et les visages plus lointains.

— Georges Simenon , Le Bilan Malétras (1948)

2. Une Géographie Sociale de l’Ivresse

L’un des aspects les plus remarquables du traitement de l’alcool dans les romans durs est sa précision sociologique. Simenon ne fait jamais boire n’importe quoi à n’importe qui. Le choix de la boisson fonctionne comme un marqueur de classe, de situation et de psychologie. C’est une véritable sociologie du verre qui se déploie.

Le Bourgogne de Loursat : Loursat, bourgeois déchu mais toujours propriétaire de son hôtel particulier, reste fidèle à son bourgogne — jamais de spiritueux, jamais de vin ordinaire. Sa fidélité au vin noble est un acte de classe autant que d’habitude : même dans la déchéance, il conserve le goût de son milieu. C’est un éthylisme rancunier, celui d’un homme qui refuse la société bourgeoise mais ne peut s’empêcher d’en porter les signes.

Le Gros Rouge de Maugin : Dans Les Volets verts, Émile Maugin, acteur au sommet de sa gloire, boit du gros rouge dans les bouis-bouis comme pour retrouver le goût de ses origines populaires, puis du cognac à l’entracte pour « tenir ». Il lui fallait sa dose de vin rouge pour retrouver son aplomb, pour redevenir ce bloc de certitude que le public attendait. Le passage du vin populaire au spiritueux concentré trace la courbe de son déclin : il lui faut de plus en plus d’efficacité pour de moins en moins de plaisir.

Le Genièvre des Flandres : Dans des romans comme Le Bourgmestre de Furnes, le genièvre — alcool du Nord, de la Belgique profonde — ramène Simenon à ses propres origines liégeoises. Le personnage boit le genièvre de son pays comme Loursat boit le bourgogne de sa classe : par fidélité à ce qu’il est, même quand ce qu’il est le détruit. C’est un alcool de stagnation, qui s’aligne sur l’humidité des canaux et la brume.

Le Champagne et le Whisky : À l’autre bout de l’échelle, le champagne signale toujours l’artifice et la décadence, tandis que le whisky, particulièrement dans le cycle américain, devient l’alcool de la modernité anxieuse et de la perte de contrôle.

3. Le Cycle Américain : L’Alcool de la Ligne Rouge

La « période américaine » de Simenon (1945-1955) ne marque pas seulement un changement de décor, mais un changement de palette éthylique qui reflète un déplacement existentiel profond. Le calvados, le vin, le marc — les alcools de la France profonde — cèdent la place au whisky, au bourbon, au rye, aux doubles Martini. L’Amérique de Simenon est celle du swing et du jazz, des peintures d’Edward Hopper ; ses romans américains sont des Nighthawks littéraires, peuplés de personnages solitaires attablés devant un verre dans la lumière crue d’un bar nocturne.

Dans Le Fond de la bouteille, dont le titre même annonce le programme, l’incipit installe immédiatement le whisky comme protagoniste. P.M. Ashbridge contemple le fond de son verre avec une attention quasi mystique. Pendant que la rivière Santa Cruz monte et isole les ranchers, la communauté s’alcoolise collectivement. Le whisky révèle ce que la vie respectable d’avocat d’Arizona dissimulait : la honte, la culpabilité.

Mais c’est sans doute dans Feux rouges que Simenon atteint le sommet de son analyse de l’alcoolisme comme pulsion de mort. Steve Hogan, employé de bureau new-yorkais, s’enfonce de bar en bar dans ce qu’il appelle lui-même « le tunnel ».

Feux rouges

Roman dur

1953

Steve Hogan et sa femme Nancy rentrent de vacances. Steve boit de bar en bar le long de la route, une sorte de défi lancé à sa femme et à sa propre médiocrité. L’alcool ici n’est plus une béquille, c’est un sabotage. La conduite en état d’ivresse devient la métaphore parfaite de l’homme qui a lâché les freins de sa propre destinée.

Le whisky américain n’est plus celui de Loursat — un rituel solitaire dans une cave bourgeoise — mais un carburant de la fuite en avant, consommé dans des bars anonymes bordant une autoroute. L’Amérique de Simenon multiplie les occasions de boire : les bars sont partout, ouverts tard, accueillants et impersonnels. L’alcoolisme y trouve un terrain d’expansion que la France provinciale ne permettait pas de la même façon.

4. Les Figures de l’Ivresse : Fuite, Révélation, Chute et Solitude

Les fonctions narratives de l’alcool dans les romans durs se laissent organiser autour de quatre pôles que traversent, à des degrés divers, la plupart des œuvres concernées.

L’alcool comme fuite et anesthésie. C’est la fonction la plus immédiatement visible. Loursat boit pour ne plus sentir l’abandon de sa femme. François Combe, dans Trois chambres à Manhattan, boit pour supporter l’exil et l’insomnie. L’ivresse n’est jamais seulement physiologique chez Simenon ; elle est toujours métaphysique. C’est une anesthésie contre une réalité devenue trop tranchante.

L’alcool comme révélateur. Sous l’effet de la boisson, les vérités refoulées remontent. Steve Hogan, dans Feux rouges, laisse émerger sa misogynie profonde, son ressentiment envers la réussite professionnelle de sa femme. Dans Lettre à mon juge, l’alcoolisme du père agit comme un legs transgénérationnel, une tare qui se transmet non par le sang, mais par la psyché. L’alcool ne crée rien : il révèle ce qui était déjà là.

L’alcool comme déclencheur de la chute. Dans Feux rouges, la décision de Steve de s’arrêter dans un bar, puis un autre, enclenche une catastrophe irréversible. Sa femme quitte la voiture ; elle sera agressée. Dans Le Fond de la bouteille, la montée des eaux enferme la communauté dans un huis clos où la boisson accélère l’inévitable confrontation.

L’alcool et la solitude. C’est le couple le plus constant de l’œuvre. Presque toute scène de boisson dans les romans durs est fondamentalement une scène de solitude — même la boisson communautaire des ranchers de l’Arizona masque un isolement profond. La scène quintessentielle est celle d’un homme seul avec une bouteille.

Trois chambres à Manhattan

Roman dur

1946

François Combe, acteur français en exil, erre dans la nuit new-yorkaise de scotch en scotch, cherchant dans l’ivresse ce que la lucidité lui refuse : le contact humain. Sa rencontre avec Kay, à trois heures du matin dans un bar, représente le miracle fragile de deux solitudes qui se rejoignent par l’alcool.

Ils allaient d’un bar à l’autre, sans faim, sans but, avec pour seule nécessité de maintenir ce niveau d’alcool dans leur sang qui rendait la ville supportable et leur amour possible. L’alcool est ici à la fois le poison et le philtre.


III. L’Hydrographie des Âmes : Eau, Alcool et Style

On ne peut comprendre la place de l’alcool chez Simenon sans l’opposer à l’élément liquide qui sature son œuvre : l’eau. Chez Simenon, l’alcool est une réponse chimique à l’humidité du monde. Cette opposition structure non seulement l’intrigue, mais le style même de l’auteur.

1. L’Alcool comme Anti-Pluie

La pluie simenonienne n’est pas une averse passagère ; c’est un état permanent, une grisaille qui pénètre les vêtements et les os. Face à cette eau extérieure qui dilue les volontés, l’alcool agit comme un agent de condensation intérieure.

Le contraste thermique est permanent : on boit pour créer une chaleur artificielle qui contrebalance le froid des quais ou des canaux. Le Calvados est l’antithèse de la pluie normande. Plus l’eau tombe dehors, plus l’alcool doit être fort dedans pour maintenir l’équilibre de « l’homme nu ».

Dans les romans du Nord ou de Belgique, l’eau des canaux est immobile, sombre et souvent mortifère. L’alcool que l’on boit au bord de ces eaux (souvent le genièvre) possède la même caractéristique : il est incolore, lourd et mène à une forme de stagnation mentale. On finit souvent dans l’eau (suicide, crime, accident) chez Simenon. L’alcool est ce qui permet au personnage de retarder l’échéance, de rester encore un peu sur la berge, dans la zone grise du café, avant de sombrer définitivement dans le liquide noir du canal.

2. La Buée et le Style Mouillé

Un motif visuel revient sans cesse : la buée sur les vitres du bistrot. Cette buée est le résultat physique de la rencontre entre le froid de l’eau extérieure et la chaleur de l’alcool intérieure.

Il dessina un cercle du doigt sur la buée de la vitre pour voir la rue, mais ce qu’il vit — la pluie fine sur les pavés — lui parut si désolé qu’il se hâta de reprendre sa place devant son verre.

— Georges Simenon , Le Voyageur de la Toussaint (1941)

Cette vitre embrumée est la métaphore parfaite du “monde à part” des alcooliques. C’est un écran qui permet de transformer la réalité tragique en une vision estompée, supportable. L’alcool crée un micro-climat privé.

Certains critiques ont parlé de “style mouillé” pour désigner cette prose où l’humidité (météorologique et éthylique) finit par saturer la phrase. L’alcool n’est plus seulement dans le verre, il est dans la syntaxe. On observe une multiplication des points de suspension, des phrases qui tournent en rond, comme un homme qui ne parvient pas à quitter son tabouret de bar. Simenon traque le “mot simple”. L’alcool, en court-circuitant l’intellectualisme, favorisait cette écriture dépouillée, presque instinctive, qui s’adresse directement aux sens du lecteur.

3. L’Alcool au Féminin : De l’Ombre au Scandale

Dans l’univers simenonien, l’alcool est majoritairement un attribut masculin, une affaire de zinc et de camaraderie virile. Lorsqu’une femme s’en empare, le sens du récit bascule : l’alcool devient soit le signe d’une déchéance tragique, soit l’arme d’une rébellion désespérée.

Il existe chez Simenon une pathologie très précise : celle de l’épouse qui boit seule, dans la cuisine ou la chambre, pour supporter l’étroitesse de sa vie. C’est un alcoolisme sans panache, fait de petites gorgées de liqueur de ménage. Pour une femme, boire est un stigmate bien plus lourd que pour un homme. Une femme qui boit est une femme qui a “renoncé à être une femme” selon les critères de l’époque.

À l’autre bout de l’échelle sociale, on trouve les femmes de la haute bourgeoisie qui boivent par ennui ou par défi. Dans Les Fantômes du chapelier, l’héroïne boit avec une “sorte de rage froide”, comme si elle cherchait à atteindre au plus vite un point de non-retour.

Betty

Roman dur

1961

Élisabeth Étamble, dite Betty, échoue un soir au bar « Le Trou » à Versailles, ivre morte, recueillie par Laure, une habituée du lieu elle-même minée par l’alcool. Entre ces deux femmes naît une relation complexe de miroir et de rivalité. L’une mourra à la place de l’autre : « C’était l’une ou l’autre. Betty avait gagné. »

Betty est le portrait le plus abouti de l’alcoolisme féminin chez Simenon. Betty boit « pour fuir la réalité ». Mais Simenon refuse la réduction clinique. Betty n’est ni une victime passive ni un monstre ; elle est une femme en quête de vérité dans le verre, quitte à s’y noyer.


IV. L’Auteur et son Double : La Bouteille comme Muse et Malédiction

On ne peut dissocier l’alcoolisme des personnages de Simenon de la propre hygiène de vie de l’écrivain. Pour celui qui a écrit plus de 400 livres, l’alcool n’était pas un simple plaisir, mais un outil de travail et un régulateur de tension.

1. L’État de Grâce et la Transe Créative

Simenon décrivait souvent son processus d’écriture comme une expérience de possession. Il “entrait” en roman comme on entre en religion, s’isolant du monde pendant une dizaine de jours. Dans cet état de vulnérabilité extrême, l’alcool jouait un rôle de catalyseur.

Simenon lui-même a théorisé que chaque boisson — vin, marc, calvados ou whisky — imprimait à son texte un « timbre différent », un « cachet personnel ». Cette conviction personnelle révèle la profondeur du lien qu’il entretenait avec ce thème : l’alcool n’était pas seulement un attribut de ses personnages, mais un véritable partenaire de création.

J’ai toujours eu besoin d’un verre à portée de main pour écrire. Non pas pour m’enivrer, mais pour garder ce petit décalage avec le monde qui permet aux personnages de devenir plus réels que les gens que je croise dans la rue.

— Georges Simenon , Mémoires intimes (1981)

Ce “petit décalage” est la clé. L’alcool servait à abaisser les barrières de la conscience logique pour laisser place à l’intuition pure. C’était un moyen d’atteindre un état de grâce où les mots et les histoires semblent couler de source. Il ne s’agissait pas d’une question de tonalité mentale, mais d’un véritable processus d’aliénation de soi, une façon de se perdre pour mieux accéder à l’univers d’autrui.

2. La Pathologie de l’Habitude

Simenon n’était pas un buveur de “fête”, mais un buveur d’habitude. Comme Maigret, il appréciait la régularité des libations. Cependant, au fil de sa vie, cette consommation est devenue une prison dorée.

L’alcoolisme traverse la famille Simenon. Le grand-père maternel, Guillaume Brüll, avait sombré dans l’alcool en même temps que dans la ruine financière. Dans Pedigree, le roman autobiographique, le mot « neuvaine » désigne ironiquement les crises d’alcoolisme des personnages inspirés de la famille — comme si la débauche avait sa liturgie propre. Plus tard, le propre fils de Simenon, Marc, connaîtra lui aussi l’alcoolisme.

La période la plus sombre se situe à Cannes, à la villa Golden Gate, où Simenon s’installe en 1955 avec sa seconde épouse Denyse Ouimet. Depuis les premiers troubles psychologiques de Denyse et les problèmes d’alcoolisme du couple, le romancier a besoin de la boisson comme stimulant lorsqu’il écrit ; quant à Denyse, il semble que ce soit pour tenir compagnie à son mari.

Certains m’ont vu travailler au vin rouge, d’autres au cidre, au muscadet, au whisky, au grog, que sais-je ? Jamais saoul ? Non, à cette époque, je tenais vraiment le coup…

— Georges Simenon

Cette phrase, avec son mélange de désinvolture et de dénégation, pourrait sortir directement de la bouche de l’un de ses personnages — le P.M. Ashbridge qui vérifie dans le miroir que « ça ne se voit pas ». La frontière entre l’auteur et ses créatures s’amincit ici jusqu’à la transparence.

3. De Zola à Simenon : Un Déterminisme Déplacé

La tradition littéraire française de l’alcoolisme romanesque commence avec L’Assommoir de Zola, où l’alcool est un poison social, un instrument de déterminisme héréditaire et environnemental qui broie le prolétariat. Chez Zola, Coupeau boit parce qu’il est ouvrier et ne peut échapper à son milieu.

Simenon opère un déplacement fondamental. Ses alcooliques ne sont pas des prolétaires écrasés par le capitalisme industriel mais des bourgeois — avocats, médecins, acteurs, employés de bureau — dont la boisson révèle le vide au cœur de la respectabilité. Loursat boit non parce qu’il manque de tout, mais parce qu’il possède tout sauf l’essentiel.

Le déterminisme passe du biologique et du collectif (Zola) au psychologique et à l’individuel (Simenon). L’alcool est l’agent le plus fréquent de ce « passage de la ligne » — ce moment où le personnage franchit une frontière invisible et devient autre, révélant sous le masque social l’être que Simenon cherchait obstinément à saisir.


Conclusion : La Métaphysique de la Soif

Au terme de ce voyage à travers les vapeurs d’alcool de l’œuvre simenonienne, une évidence s’impose : l’alcool n’est jamais un sujet de scandale pour l’auteur, mais un sujet de compassion. Il est le révélateur universel de la condition humaine.

Si l’on reprend la distinction centrale, l’alcool agit comme un solvant aux visages multiples. Dans l’univers de Maigret, c’est un solvant bienveillant. Il dissout les défenses du témoin, du suspect, de l’interlocuteur — il ouvre un passage vers la compréhension, vers la vérité de l’affaire. C’est un solvant qui nettoie, qui permet de voir à travers les crasses sociales. C’est un outil de méthode, une philosophie de l’immersion.

Dans les romans durs, il devient un solvant corrosif. Il ne dissout pas les obstacles extérieurs, il dissout le personnage lui-même. C’est un acide qui attaque les fondations de l’identité jusqu’à ce qu’il ne reste plus que “l’homme nu”, cette vérité nue et souvent terrifiante. Il ouvre un passage vers le gouffre.

Cette dualité n’est pas une contradiction, mais la preuve de la profondeur avec laquelle Simenon a compris la nature complexe de la boisson : capable à la fois d’ouvrir les portes de la perception et de précipiter dans les abîmes de la dépendance. L’apport majeur de Simenon à la littérature du XXe siècle réside dans ce refus total de juger le buveur. Dans toute la fresque des Maigret et des romans durs, il n’y a pas un seul personnage qui soit condamné par l’auteur pour son alcoolisme.

L’alcoolique est un « frère ». Qu’il soit un clochard ou un ministre, l’homme qui boit est un homme qui souffre. L’écrivain remplace la morale par la compréhension. Si un personnage boit jusqu’à se perdre, c’est que la réalité était devenue trop tranchante pour lui. Simenon propose une “morale du verre” où la soif est le symptôme d’une faim plus profonde : celle d’être reconnu dans sa vérité, même si cette vérité est “décalée”.

Georges Simenon a construit une cathédrale de papier dont les fondations sont baignées de genièvre et de vin blanc. Son œuvre nous rappelle que derrière chaque “alcoolique” se cache un homme qui cherche à rendre le monde supportable, à retrouver une enfance perdue ou à supporter la lucidité d’une vie sans issue. L’alcool chez Simenon n’est pas une réponse aux problèmes de l’existence ; il est la description même de l’existence.

Comme Maigret à la fin d’une longue journée, le lecteur referme ces livres avec une sensation de fatigue mélancolique, mais aussi avec une immense indulgence pour la faiblesse humaine. C’est peut-être là le secret du “monde à part” des buveurs de Simenon : ils sont, au fond, les seuls à avoir renoncé au mensonge de la respectabilité pour embrasser leur propre fragilité. Et c’est dans ce décalage, et ce décalage seul, que réside leur ultime sincérité.

Comprendre et ne pas juger. C’est sans doute la chose la plus difficile au monde, mais c’est la seule qui rende la vie possible.

— Georges Simenon , Quand j'étais vieux (1970)