L’œuvre de Georges Simenon ne se lit pas, elle s’infuse. Entre la pluie fine qui cingle les quais de la Seine et l’odeur de tabac froid des bureaux du Quai des Orfèvres, une substance sature l’espace, les poumons et les âmes : l’alcool.
Pourtant, réduire la présence de la boisson à un simple décor de polar serait une erreur fondamentale. Chez Simenon, on ne boit pas pour le plaisir de la dégustation, on boit pour atteindre un état. Qu’il s’agisse du demi de bière de Maigret ou du whisky désespéré des personnages de ses “romans durs”, l’alcool est le solvant qui dissout les apparences pour révéler ce que l’auteur appelle « l’homme nu ».
I. Le Cycle Maigret : L’Alcool comme fluide de l’enquête
Pour Jules Maigret, l’alcool n’est pas un vice, c’est une interface. Contrairement aux détectives de la tradition anglo-saxonne qui déduisent, Maigret, lui, s’imprègne. Il se met au “diapason” de son environnement.
1. La “Méthode” par l’imprégnation
Le commissaire ne commence jamais une enquête par des schémas logiques. Il commence par marcher, par regarder, et surtout par boire ce que boivent les suspects. S’il est dans un café de mariniers, il commande un genièvre. S’il est dans un salon bourgeois, il accepte une fine.
2. Le cas Planchon : La quête de la “Vérité décalée”
C’est peut-être dans Maigret et le client du samedi que Simenon théorise le mieux ce rapport presque mystique à l’ivresse. Lorsque Léonard Planchon débarque chez le commissaire, imprégné d’alcool, Maigret ne le rejette pas. Au contraire, il le sert.
L’homme avait bu avant de se présenter. Il avouait qu’il buvait chaque soir et, si le commissaire lui avait servi de l’alcool, c’est que l’autre en avait besoin. Les alcooliques s’enfoncent volontiers dans un monde à eux, qui ressemble au monde véritable, mais avec un certain décalage qu’il n’est pas toujours facile de déceler. Et eux aussi sont sincères.
Cette notion de “sincérité décalée” est cruciale. Pour Simenon, l’alcool n’est pas un masque qui cache la vérité, c’est un projecteur qui éclaire une vérité que la sobriété (et ses conventions sociales) rend invisible. Planchon, dans son ivresse, n’est pas un menteur ; il est un homme dont les parois intérieures sont devenues poreuses.
Maigret et le client du samedi
Maigret1962
Un homme défiguré par un bec-de-lièvre vient se confesser chaque samedi chez Maigret. Il veut tuer sa femme et l’amant de celle-ci. L’alcool est ici le seul langage possible pour exprimer une souffrance qui n’a plus de mots.
3. La Géographie des Verres
L’alcool chez Maigret sert aussi de cartographie sociale. Chaque boisson définit un espace mental et une classe :
- Le Demi de bière (et le Picon-citron) : L’alcool du travail, de la Brasserie Dauphine. C’est la pause, le moment où l’esprit se repose avant de repartir.
- Le Petit Blanc : L’alcool du matin, celui des marchés, des halles, des gens qui se lèvent tôt. C’est l’alcool de la solidarité populaire.
- La Fine et l’Armagnac : Les alcools de la confession nocturne. On les sort quand les dossiers sont fermés et que les âmes s’ouvrent.
4. Le Rempart Domestique : Les Liqueurs de Mme Maigret
Si l’alcool de l’enquête est erratique, changeant selon le quartier ou l’interlocuteur, l’alcool du foyer est immuable. Il représente la “norme”, le retour à la terre et à la stabilité après avoir côtoyé la fange.
La Prune et la Framboise : Le Terroir au Secours de la Ville
Dans presque chaque volume de la série, un rituel se répète. Maigret rentre chez lui, souvent tard, souvent mouillé par la pluie parisienne. Après le ragoût ou la blanquette, Mme Maigret sort de l’armoire une bouteille de “Prune” ou de “Framboise” envoyée par la famille d’Alsace ou du Berry.
Cette consommation domestique remplit trois fonctions narratives essentielles :
- La Frontière Éthique : En buvant un alcool “maison”, Maigret se ré-ancre dans son identité de petit-bourgeois honnête. C’est une purification par le sucre et le fruit après l’amertume du genièvre des bouges.
- Le Silence Partagé : C’est souvent devant ce petit verre que Maigret ne dit rien, mais que sa femme comprend tout. L’alcool domestique n’est pas un vecteur de confession (comme avec Planchon), mais un vecteur de communion silencieuse.
- L’Ordre du Monde : Tant qu’il y a de la liqueur de prune dans le placard, le monde n’est pas totalement perdu. C’est l’antithèse absolue de l’absinthe ou de la vodka des romans russes qui mènent à la folie.
L’Exception de la Maladie : Le Grog comme Sacrement
Il existe un moment particulier où l’alcool change de statut chez Maigret : la maladie. Dans Maigret se défend ou Mon ami Maigret, le commissaire grippé devient l’objet des soins de son épouse. Le grog (rhum, eau chaude, sucre, citron) devient alors un médicament sacré.
Il sentait la chaleur du grog descendre dans sa poitrine, une chaleur lourde, bienfaisante, qui semblait dissoudre la fatigue accumulée depuis quarante-huit heures.
Ici, Simenon utilise l’alcool pour ramener Maigret à une forme d’enfance. Le commissaire, d’ordinaire pilier de force, devient vulnérable et se laisse soigner par la vapeur d’alcool. C’est l’une des rares fois où la boisson apporte une déconnexion totale et positive.
5. La Brasserie Dauphine : L’Office des Limbes
Entre le quai des Orfèvres (la loi) et la rue (le crime), il existe un lieu tiers : la Brasserie Dauphine. C’est le “quartier général” de Maigret, mais c’est aussi un lieu de transition.
Maigret et la Grande Perche
Maigret1951
Dans ce roman, la Brasserie Dauphine sert de sas de décompression. Maigret y commande ses sandwiches et ses demis de bière alors qu’il est coincé dans une enquête qui piétine. L’alcool y est un carburant, une nécessité logistique autant que mentale.
On n’y boit pas pour s’enivrer, mais pour “faire le point”. Le demi de bière, avec son col de mousse blanche, est l’image même de la patience de Maigret. Il attend que la “pâte” de l’enquête lève, tout comme il regarde sa bière s’éventer lentement. C’est l’alcool de la temporalité étirée, typique de l’ennui policier que Simenon décrit mieux que quiconque.
6. La Géographie des Comptoirs : Le Bistrot comme Laboratoire
Si le bureau du Quai des Orfèvres est le lieu de la procédure, le bistrot est le lieu de la connaissance. Pour Maigret, pousser la porte d’un café, c’est entrer dans le système circulatoire d’un quartier.
L’Éthologie du Zinc
Maigret ne s’assoit pas n’importe où. Sa place est au comptoir, le coude sur le zinc. Cette position lui permet d’être à la fois observateur et participant. Le bistrot simenonien est un espace de démocratie liquide : le ministre y croise le clochard, et sous l’effet de la boisson, les barrières tombent.
- Le patron de bar comme auxiliaire : Maigret traite les cafetiers avec plus de respect que les juges d’instruction. Ils sont les gardiens de la mémoire locale, ceux qui savent qui boit quoi, et surtout, qui boit “différemment” ces derniers jours.
- Le silence du verre : Souvent, Maigret entre dans un bar et commande sans parler. Il laisse l’odeur du lieu (mélange de sciure mouillée, de tabac et de vin chaud) pénétrer ses pores. C’est ce qu’il appelle “faire l’éponge”.
Le Sacrement du Calvados : L’Alcool de la Confession
L’absence de mention du Calvados serait une faute majeure dans toute étude simenonienne. Si le vin blanc est l’alcool de l’observation, le Calvados est celui du dénouement. C’est l’alcool de la fin de nuit, celui qu’on sort de sous le comptoir ou que l’on verse dans le café (le “café-calva”).
Maigret et l'Indicateur
Maigret1971
L’enquête s’enfonce dans les milieux interlopes de Montmartre. Le Calvados y apparaît comme le seul point commun entre les truands et la police : un alcool fort, pur, qui brûle les mensonges et ne laisse place qu’à la fatigue et à la vérité.
Le Calvados possède chez Simenon une dimension presque eucharistique :
- L’ancrage normand : Pour Maigret (et pour Simenon qui a vécu en Normandie), le Calva évoque une certaine solidité paysanne. C’est un alcool qui a des racines, contrairement aux cocktails “volatils” des romans américains.
- Le “Coup de feu” : On boit le calva d’un trait pour se donner du courage avant une arrestation, ou lentement, goutte à goutte, pour faire parler un suspect récalcitrant.
- La chaleur du soir : Il est l’alcool que l’on partage avec un vieux suspect que Maigret finit par respecter. C’est le signe d’une humanité partagée au-delà du bien et du mal.
Il accepta le petit verre que le patron lui tendait. C’était un calvados de derrière les fagots, ambré, qui sentait la pomme et la terre. En le buvant, Maigret sentit que l’enquête changeait de rythme. On n’était plus dans la chasse, on était dans l’attente.
7. La Psychologie de la “Tournée” : Le Rituel de l’Appartenance
Dans les bistrots de Maigret, “offrir une tournée” n’est pas un geste de générosité banal. C’est une stratégie d’inclusion. En payant un verre à un témoin, Maigret achète son silence ou sa parole. Mais c’est aussi une manière de se faire accepter comme un “homme” avant d’être un “commissaire”.
L’alcoolisme social dans les Maigret est une forme de politesse. Refuser un verre serait une insulte, une rupture du contrat de confiance que Maigret tente de nouer avec “l’homme nu”. C’est cette acceptation du verre de l’autre qui permet au commissaire de percevoir ce fameux “décalage” de la sincérité.
II. L’Alchimie des Sens : Une Écriture sous Température
Avant d’être un moteur psychologique, l’alcool chez Simenon est une donnée physiologique. Il ne s’agit pas de décrire une étiquette, mais de traduire une sensation thermique et tactile. L’écriture elle-même semble par moments devenir “liquide” ou “embrumée”.
1. La Température des Âmes : Le Chaud et le Froid
La géographie sensorielle de Simenon repose sur un contraste permanent entre l’humidité extérieure (la pluie poisseuse de Paris, le brouillard des canaux) et la brûlure intérieure de l’alcool.
- Le Grog et la Fine : Ce sont des alcools de “réchauffement”. Ils servent à colmater les brèches d’un corps malmené par le climat. Simenon décrit souvent la sensation de la chaleur qui “descend” et qui “s’installe” dans l’estomac comme un petit animal familier.
- Le Vin Blanc Frais : À l’inverse, le “petit blanc” du comptoir est décrit par sa fraîcheur agressive, celle qui réveille les sens engourdis par le manque de sommeil.
2. L’Optique de l’Ivresse : Le Monde à travers le Verre
L’usage de l’alcool permet à Simenon de modifier la focale de sa narration. L’ivresse n’est pas décrite comme un simple étourdissement, mais comme une modification structurelle de la netteté du réel. Cette approche sensorielle vient illustrer physiquement le concept de “vérité décalée” évoqué dans Maigret et le client du samedi.
Chez Simenon, l’altération de la perception par l’alcool se traduit par trois phénomènes récurrents :
- L’amollissement des arêtes : La réalité devient malléable, moins agressive. Les angles droits du monde social s’estompent au profit d’une fluidité où le personnage se sent, pour un temps, en sécurité.
- La distorsion de la temporalité : Les secondes s’étirent ou s’accélèrent. Dans l’attente au comptoir, le temps simenonien devient visqueux, calqué sur le rythme des verres qui se vident.
- L’hyper-acuité sélective : Paradoxalement, l’ivresse focalise souvent l’attention sur un détail dérisoire — le reflet d’une bouteille, une tache sur le zinc, le tic nerveux d’un voisin — tandis que le reste de l’univers s’enfonce dans une brume protectrice.
Le monde n’était plus tout à fait le même. Les arêtes des objets semblaient s’être amollies. Il y avait entre lui et les autres une épaisseur nouvelle, une sorte de coton protecteur qui rendait les sons plus sourds et les visages plus lointains.
Cette “épaisseur nouvelle” est le cœur de la métaphysique de Simenon : l’alcool est l’isolant thermique de l’âme humaine.
3. L’Odorat : Le Marqueur d’Atmosphère
L’odeur de l’alcool est le premier signal d’une scène simenonienne. Elle n’est jamais pure ; elle est toujours une composante d’un alliage olfactif qui définit un lieu ou un destin. Pour le lecteur, l’odeur de la boisson fonctionne comme un avertissement narratif.
- L’alliage Nordique : Le genièvre mêlé à l’odeur de la vase et du charbon dans les ports de la Meuse. C’est l’alcool de la fatalité géographique.
- L’alliage Méridional : Le pastis mêlé à la poussière chaude et à l’anis, évoquant une forme de paresse qui peut basculer dans la tragédie solaire.
- L’alliage Moderne : Le whisky et le tabac froid des chambres d’hôtel, marqueurs de l’errance et de la déconnexion radicale avec ses racines.
La Marie du Port
Roman dur1938
Le personnage de Chatelard y utilise l’alcool pour supporter la lourdeur de l’attente. Le café de port devient alors un aquarium sensoriel où les vapeurs d’alcool et l’iode se mélangent pour créer une atmosphère de suspension morale.
4. Le “Style Mouillé”
Certains critiques ont parlé de “style mouillé” pour désigner cette prose où l’humidité (météorologique et éthylique) finit par saturer la phrase. Les dialogues deviennent plus courts, plus répétitifs, mimant la difficulté d’élocution ou, au contraire, la logorrhée du buveur.
L’alcool n’est plus seulement dans le verre, il est dans la syntaxe. On observe une multiplication des points de suspension, des phrases qui tournent en rond, comme un homme qui ne parvient pas à quitter son tabouret de bar.
III. La Rupture : L’Alcool comme Chute et Solitude
Si, chez Maigret, l’alcool reste un outil de connaissance ou un rituel de confort, il change radicalement de nature dans les “romans durs”. On quitte la sphère de l’imprégnation pour entrer dans celle de la dissolution. Ici, le personnage ne boit plus pour comprendre le monde, mais pour s’en extraire définitivement, souvent jusqu’au point de non-retour.
1. L’Alcool-Destin : Le Suicide Social par le Verre
Dans les romans durs, l’alcool est fréquemment le catalyseur de la rupture. Le personnage simenonien est souvent un homme “arrivé”, un notable, un père de famille qui, soudain, ne peut plus supporter le masque qu’il porte.
L’entrée dans l’alcoolisme devient alors un acte de libération tragique. En buvant, le personnage s’exclut de la société des hommes sobres. Il choisit la déchéance comme une forme de sincérité ultime, rejoignant cet “homme nu” si cher à l’auteur.
2. La Liquéfaction de la Respectabilité : Le Bistrot comme Confessionnal
Dans les provinces françaises ou les villes grises de Flandre, le personnage de Simenon est souvent un homme “installé”. L’alcool y agit comme un acide qui ronge le vernis bourgeois. La fuite ne commence pas par un voyage, mais par un verre de trop pris à une heure inhabituelle.
L’Homme qui regarde passer les trains (ou sa propre vie)
La déchéance commence souvent par un glissement. Le personnage s’arrête dans un café où il n’a pas l’habitude d’aller. Ce premier verre est une rupture de contrat avec la société.
Le Bilan Malétras
Roman dur1948
Malétras, un homme puissant et respecté, voit sa vie basculer après un crime accidentel. L’alcool devient son seul interlocuteur. Dans les bars louches, il ne cherche pas l’oubli, mais une forme de dégradation qui soit à la hauteur de sa propre chute intérieure. L’alcool est ici le révélateur de sa solitude absolue.
La Solitude du “Pauvre Type”
Chez Simenon, il existe une dignité dans la déchéance éthylique. L’alcoolique des romans durs n’est pas un être veule ; c’est un homme qui a renoncé. Ce renoncement est une quête de vérité. En perdant son emploi, sa famille et sa santé, le personnage se dépouille de l’accessoire pour atteindre l’essentiel.
3. L’Alcool de la Stagnation : Brouillards et Canaux
Dans les romans se déroulant dans le Nord ou en Belgique, l’alcool possède une fonction homéostatique. On boit pour s’aligner sur l’humidité du monde. Le genièvre ou le pèket ne sont pas des boissons de plaisir, mais des éléments chimiques nécessaires à la survie dans un paysage de briques et de brume.
- Le temps arrêté : Dans des œuvres comme La Maison du canal, l’alcool accompagne l’ennui, une stagnation poisseuse où le destin semble figé.
- Le silence des Flandres : On boit pour ne pas parler, ou parce qu’on n’a plus rien à se dire. L’ivresse est ici une forme de mutisme partagé.
Il buvait lentement, par petites gorgées, comme s’il eût voulu s’imprégner de l’amertume du genièvre. Autour de lui, le silence de la ville morte semblait peser sur les épaules des rares clients du café.
4. La Fuite sans Bagages : L’Errance Circulaire
La fuite chez Simenon est rarement une libération, c’est une errance. L’alcool en est le métronome. Le personnage fuit une situation (un mariage étouffant, une faute commise) et se retrouve pris dans une autre prison : celle de la tournée des bars.
C’est ce que l’on pourrait appeler la “fuite immobile”. On change de ville, mais on retrouve le même zinc, la même odeur de sciure et de vin aigre. Le personnage croit avancer, mais il ne fait que s’enfoncer dans une géographie éthylique universelle.
La Fuite de Monsieur Monde
Roman dur1945
Désiré Monde quitte tout un matin : sa famille, son entreprise, son identité. Sa dérive le mène vers des bars où il se fond dans la masse des anonymes. L’alcool l’aide à gommer son passé, à devenir ce “Monsieur Monde” sans attache, flottant dans un présent perpétuel et légèrement embrumé.
5. L’Alcool-Révélateur : La Vérité dans le Désastre
Pourquoi cette insistance sur la déchéance ? Parce que pour Simenon, la vérité ne surgit que dans la crise. L’alcool force le personnage à sortir de sa réserve, à commettre l’acte irréparable ou à prononcer la phrase qu’on ne peut plus reprendre.
L’ivresse n’est pas un mensonge, elle est une accélération du destin. Elle précipite la chute pour que le personnage puisse enfin toucher le fond et, parfois, trouver une forme de paix dans le désastre. C’est la “sincérité” que Maigret percevait chez les autres, mais que les héros des romans durs vivent dans leur propre chair.
6. La Figure Féminine et le Verre : De la Solitude au Scandale
Dans l’univers simenonien, l’alcool est majoritairement un attribut masculin, une affaire de zinc et de camaraderie virile. Lorsqu’une femme s’en empare, le sens du récit bascule : l’alcool devient soit le signe d’une déchéance tragique, soit l’arme d’une rébellion désespérée.
L’Alcoolisme de “l’Ombre” : La Femme au Foyer
Il existe chez Simenon une pathologie très précise : celle de l’épouse qui boit seule, dans la cuisine ou la chambre, pour supporter l’étroitesse de sa vie. C’est un alcoolisme sans panache, fait de petites gorgées de liqueur de ménage ou de vin de cuisine.
La Femme-Enfant et la Déchéance : Le cas de “La Femme de chambre”
Dans plusieurs romans durs, l’alcool accompagne la chute de jeunes femmes prises dans l’engrenage de la grande ville. L’alcool n’est pas pour elles un choix, mais une dérive.
Le Bilan Malétras
Roman dur1948
Lulu, la maîtresse de Malétras, incarne cette figure de la femme que l’alcool rend vulnérable et, finalement, victime. Ici, la boisson n’est pas un révélateur de vérité, mais un anesthésiant qui permet d’accepter une condition dégradante. L’alcool est le complice de l’exploitation.
La Rébellion par l’Excès : Le Scandale des Mondaines
À l’autre bout de l’échelle sociale, on trouve les femmes de la haute bourgeoisie qui boivent par ennui ou par défi. Ici, l’alcool (souvent le champagne ou les cocktails) est utilisé comme une provocation. C’est une manière de dire “je n’appartiens plus à votre monde”.
Elle buvait d’une manière qui mettait les gens mal à l’aise, non pas par soif, mais avec une sorte de rage froide, comme si elle cherchait à atteindre au plus vite un point de non-retour où plus rien, ni personne, n’aurait d’importance.
L’Épouse de Maigret : L’Exception de la Sobriété
Il est crucial de noter, par contraste, que Mme Maigret ne boit presque jamais. Elle sert l’alcool, elle le prépare, elle le surveille, mais elle reste le pôle de sobriété du commissaire. Elle est l’ancrage. Si Mme Maigret venait à boire, l’univers de Maigret s’effondrerait. Elle représente la limite entre le monde de la règle et le monde du “décalage”.
7. L’Amour Liquide : Le Couple dans l’Ivresse
Dans certains récits plus tardifs, Simenon explore le “couple de buveurs”. Ce n’est plus une solitude à un, mais une solitude à deux. L’alcool devient le seul langage commun, une manière de s’isoler ensemble du reste du monde.
- La communion dans la dérive : Le couple ne se parle plus, il “trinque”. Les silences sont meublés par le bruit des verres.
- La jalousie éthylique : L’alcool exacerbe les passions. Sous l’emprise de la boisson, la paranoïa s’installe, les vieux griefs remontent, et le “monde décalé” devient un champ de bataille.
C’est cette dimension psychologique violente qui va prendre toute son ampleur lorsque Simenon quittera les brumes européennes pour la lumière crue des États-Unis.
IV. Le Cycle Américain : L’Alcool de la Ligne Rouge
Lorsque Simenon s’installe aux États-Unis, son rapport à l’alcool narratif se durcit. On quitte l’imprégnation lente de Maigret pour entrer dans l’ère de la consommation brutale. En Amérique, le personnage simenonien ne boit plus pour s’installer dans le monde, mais pour tester ses limites, souvent jusqu’à la rupture.
1. Du Zinc au Bar à Cocktails : Un Changement de Nature
L’alcool européen (vin, bière, genièvre) était lié à la terre et au terroir. Le whisky américain, tel que Simenon le décrit, est un alcool “chimique”, urbain, presque électrique. Il ne réchauffe pas ; il incendie.
- La verticalité du bar : Le bar américain n’est plus le bistrot de quartier. C’est un lieu d’anonymat total, souvent sans fenêtres, où le temps est aboli par les néons.
- Le rythme de la soif : On passe à la consommation “straight” ou “on the rocks”. C’est une ivresse plus rapide, plus agressive, qui correspond à la violence des rapports humains dans ces nouveaux décors.
2. L’Alcool au Volant : La Métaphore de la Perte de Contrôle
C’est sans doute dans Feu rouge que Simenon atteint le sommet de son analyse de l’alcoolisme comme pulsion de mort. Le véhicule devient une extension de la psyché embrumée du conducteur.
Feu rouge
Roman dur1953
Steve Hogan et sa femme Nancy rentrent de vacances. Steve boit de bar en bar le long de la route, une sorte de défi lancé à sa femme et à sa propre médiocrité. L’alcool ici n’est plus une béquille, c’est un sabotage. La conduite en état d’ivresse devient la métaphore parfaite de l’homme qui a lâché les freins de sa propre destinée.
3. L’Alcool-Éros : La Nuit de Manhattan
Dans Trois chambres à Manhattan, l’alcool accompagne une errance amoureuse désespérée. Kay et François, deux solitudes qui se cognent l’une contre l’autre, utilisent l’alcool comme un pont au-dessus du vide.
- La déambulation nocturne : On boit pour tenir jusqu’à l’aube, pour repousser le moment où il faudra affronter la lumière du jour et la réalité de sa propre vie.
- Le mélange des corps et des verres : L’alcool devient un lubrifiant érotique mais aussi un poison qui distord le sentiment amoureux, le transformant en une jalousie maladive et paranoïaque.
Ils allaient d’un bar à l’autre, sans faim, sans but, avec pour seule nécessité de maintenir ce niveau d’alcool dans leur sang qui rendait la ville supportable et leur amour possible.
4. Le Whisky comme Solvant de l’Identité
Dans ces romans, l’alcool finit par effacer totalement les traits de caractère pour ne laisser que “l’homme nu” dans sa forme la plus primitive. François dans Trois chambres ou Steve dans Feu rouge finissent par perdre leur nom, leur fonction sociale, pour n’être plus que des consciences souffrantes et assoiffées.
C’est ici que Simenon rejoint une forme d’existentialisme : l’homme est ce qu’il boit, et ce qu’il boit finit par le vider de lui-même. La “sincérité” que Maigret cherchait chez ses suspects devient, dans les romans américains, une mise à nu brutale et parfois insoutenable.
V. L’Auteur et son Double : La Bouteille comme Muse et Malédiction
On ne peut dissocier l’alcoolisme des personnages de Simenon de la propre hygiène de vie de l’écrivain. Pour celui qui a écrit plus de 400 livres, l’alcool n’était pas un simple plaisir, mais un outil de travail et un régulateur de tension.
1. L’État de Grâce et la Transe Créative
Simenon décrivait souvent son processus d’écriture comme une expérience de possession. Il “entrait” en roman comme on entre en religion, s’isolant du monde pendant une dizaine de jours. Dans cet état de vulnérabilité extrême, l’alcool jouait un rôle de catalyseur.
- Le rituel du début : Avant de commencer un chapitre, Simenon préparait son corps et son esprit. Un verre de vin ou une bière servait à abaisser les barrières de la conscience logique pour laisser place à l’intuition.
- Le maintien de la tension : Pendant la rédaction, l’alcool servait à maintenir cette “température” intérieure indispensable à la survie de ses personnages dans son esprit.
2. Le “Style Simenon” est-il un Style Éthylique ?
Il existe une corrélation entre la fluidité de sa prose et l’état de flottement que procure une légère ivresse. Simenon traquait le “mot juste” mais surtout le “mot simple”. L’alcool, en court-circuitant l’intellectualisme, favorisait cette écriture dépouillée, presque instinctive, qui s’adresse directement aux sens du lecteur.
J’ai toujours eu besoin d’un verre à portée de main pour écrire. Non pas pour m’enivrer, mais pour garder ce petit décalage avec le monde qui permet aux personnages de devenir plus réels que les gens que je croise dans la rue.
3. La Pathologie de l’Habitude
Simenon n’était pas un buveur de “fête”, mais un buveur d’habitude. Comme Maigret, il appréciait la régularité des libations. Cependant, au fil de sa vie, cette consommation est devenue une prison dorée.
Dans ses écrits autobiographiques, il analyse sa propre dépendance avec la même lucidité clinique qu’il applique à ses personnages. Il ne se cache pas derrière des excuses morales ; il constate que l’alcool est le prix à payer pour l’accès à son imaginaire.
4. L’Absence de Jugement : La Morale du “Tout Comprendre”
C’est ici que réside la force de l’œuvre : parce qu’il connaît la soif, Simenon ne juge jamais le soiffard. Dans toute la fresque des Maigret et des romans durs, il n’y a pas un seul personnage qui soit condamné par l’auteur pour son alcoolisme.
- L’alcoolique est un “frère” : Qu’il soit un clochard ou un ministre, l’homme qui boit est un homme qui souffre.
- La pitié simenonienne : L’écrivain remplace la morale par la compréhension. Si un personnage boit jusqu’à se perdre, c’est que la réalité était devenue trop tranchante pour lui.
Le Petit Saint
Roman dur1965
Bien que ce roman soit plus lumineux, il montre comment la création artistique peut naître d’un milieu où l’alcoolisme est omniprésent. C’est l’un des livres préférés de Simenon, sans doute parce qu’il y réconcilie la fange et le génie.
VI. L’Hydrographie des Âmes : Le Conflit entre l’Eau et l’Alcool
On ne peut comprendre la place de l’alcool chez Simenon sans l’opposer à l’élément liquide qui sature son œuvre : l’eau. Chez Simenon, l’alcool est une réponse chimique à l’humidité du monde.
1. L’Alcool comme Anti-Pluie
La pluie simenonienne n’est pas une averse passagère ; c’est un état permanent, une grisaille qui pénètre les vêtements et les os. Face à cette eau extérieure qui dilue les volontés, l’alcool agit comme un agent de condensation intérieure.
- Le contraste thermique : On boit pour créer une chaleur artificielle qui contrebalance le froid des quais ou des canaux.
- Le Calvados comme feu interne : Comme nous l’avons vu, le calva est l’antithèse de la pluie normande. Plus l’eau tombe dehors, plus l’alcool doit être fort dedans pour maintenir l’équilibre de “l’homme nu”.
2. Les Canaux et le Genièvre : La Stagnation Liquide
Dans les romans du Nord ou de Belgique, l’eau des canaux est immobile, sombre et souvent mortifère. L’alcool que l’on boit au bord de ces eaux (souvent le genièvre) possède la même caractéristique : il est incolore, lourd et mène à une forme de stagnation mentale.
3. La Buée : La Frontière entre les Mondes
Un motif visuel revient sans cesse : la buée sur les vitres du bistrot. Cette buée est le résultat physique de la rencontre entre le froid de l’eau extérieure et la chaleur de l’alcool intérieure.
Il dessina un cercle du doigt sur la buée de la vitre pour voir la rue, mais ce qu’il vit — la pluie fine sur les pavés — lui parut si désolé qu’il se hâta de reprendre sa place devant son verre.
Cette vitre embrumée est la métaphore parfaite du “monde à part” des alcooliques. C’est un écran qui permet de transformer la réalité tragique en une vision estompée, supportable. L’alcool crée un micro-climat privé.
4. La Soif et la Mer : L’Alcool de l’Atlantique
Dans les romans maritimes (Les Gens d’en face, Le Coup de lune ou lors des traversées vers l’Amérique), l’eau salée de l’océan exacerbe la soif. Ici, l’alcool devient une nécessité vitale contre l’immensité.
- Le Whisky des paquebots : L’alcool des classes sociales qui se mélangent dans l’espace clos d’un navire.
- Le Rhum des tropiques : L’alcool de la décomposition, où l’humidité coloniale finit par faire pourrir la morale des personnages.
VII. Les Romans de la Nuit : L’Alcool comme Soleil Artificiel
Chez Simenon, il existe une famille de romans où l’aube ne semble jamais se lever. Ce sont des récits de l’enfermement nocturne, où les personnages errent de bar en bar. Dans cette obscurité perpétuelle, l’alcool n’est plus un intermède, il devient l’unique source de lumière et de chaleur.
1. La Nuit comme Espace de Liberté Tragique
Pour le personnage simenonien, la nuit est le moment où les conventions sociales s’effritent. L’alcool de nuit est radicalement différent de l’alcool de jour : il est plus nerveux, plus systématique. On boit pour maintenir un état de veille qui est, en réalité, une fuite devant le lendemain.
- L’abolition du temps : Dans les bars de nuit, les horloges ne comptent plus. Le rythme est donné par le balancement du shaker ou le bruit des bouteilles que l’on débouche.
- La fraternité des ombres : La nuit crée une promiscuité forcée entre des êtres qui, le jour, s’ignoreraient. L’alcool est le dénominateur commun qui permet à ces ombres de se parler.
2. L’Alcool de l’Insomnie
Certains personnages de Simenon ne boivent pas par plaisir, mais par peur du silence de la chambre d’hôtel ou du lit conjugal. L’alcool sert à meubler le vide de l’insomnie.
Trois chambres à Manhattan
Roman dur1946
François et Kay sont deux naufragés de la nuit new-yorkaise. Leur amour naît et se nourrit dans les bars. Ils ne peuvent s’aimer que dans cet état de flottement que procure l’alcool nocturne. Dès que le jour point et que l’effet s’estompe, la réalité — et ses blessures — redevient insupportable.
3. La Paranoïa du Petit Matin
Un motif récurrent dans les romans de la nuit est le moment du “petit matin”, ce passage cruel où l’ivresse tourne à l’aigre. Simenon excelle à décrire cette sensation de bouche sèche, de vêtements qui collent et de lucidité brutale qui accompagne les premières lueurs de l’aube.
4. Les Fantômes du Zinc
Dans Les Fantômes du chapelier ou La Mort de Belle, la nuit et l’alcool créent une atmosphère de cauchemar éveillé. L’alcool modifie la perception des ombres, des bruits de pas dans la rue. Le personnage finit par ne plus savoir si ce qu’il voit est réel ou s’il s’agit d’une projection de son délire éthylique.
Il n’était pas ivre, du moins pas de cette ivresse qui fait tituber. Il était dans cet état de lucidité froide que donne la nuit quand on a trop bu, où chaque son semble avoir une signification particulière, où chaque visage rencontré est un reproche.
Dans ces romans, l’alcool n’est plus un pont vers l’autre, comme chez Maigret, mais un isolant acoustique et visuel. On finit par être seul avec son verre, dans une ville qui devient un labyrinthe de néons et de reflets sur le pavé mouillé.
VIII. Synthèse : La Métaphysique de la Soif
Au terme de ce voyage à travers les vapeurs d’alcool de l’œuvre simenonienne, une évidence s’impose : l’alcool n’est jamais un sujet de scandale pour l’auteur, mais un sujet de compassion. Il est le révélateur universel de la condition humaine.
1. Le Sacrement de l’Homme Nu
Si l’on reprend la citation initiale sur la “sincérité des alcooliques”, on comprend que pour Simenon, l’ivresse est une forme de mise à nu spirituelle. Dans un monde régi par les apparences, les codes bourgeois et les masques sociaux, l’alcool est le seul solvant capable de faire apparaître l’être véritable.
- Chez Maigret : L’alcool est un pont. C’est le fluide qui permet la compréhension mutuelle, la “communion” entre le chasseur et la proie.
- Dans les Romans Durs : L’alcool est un précipice. Il est l’instrument d’une libération tragique, le prix à payer pour ne plus avoir à mentir.
2. Une Éthique de la Non-Condamnation
L’apport majeur de Simenon à la littérature du XXe siècle réside dans ce refus total de juger le buveur. Là où la société voit une déchéance, Simenon voit une fatalité ou une tentative de survie. Son œuvre propose une “morale du verre” où la soif est le symptôme d’une faim plus profonde : celle d’être reconnu dans sa vérité, même si cette vérité est “décalée”.
3. Conclusion : Le Dernier Verre
Georges Simenon a construit une cathédrale de papier dont les fondations sont baignées de genièvre et de vin blanc. Son œuvre nous rappelle que derrière chaque “alcoolique” se cache un homme qui cherche à rendre le monde supportable, à retrouver une enfance perdue ou à supporter la lucidité d’une vie sans issue.
L’alcool chez Simenon n’est pas une réponse aux problèmes de l’existence ; il est la description même de l’existence. Comme Maigret à la fin d’une longue journée, le lecteur referme ces livres avec une sensation de fatigue mélancolique, mais aussi avec une immense indulgence pour la faiblesse humaine.
Comprendre et ne pas juger. C’est sans doute la chose la plus difficile au monde, mais c’est la seule qui rende la vie possible.
C’est peut-être là le secret du “monde à part” des buveurs de Simenon : ils sont, au fond, les seuls à avoir renoncé au mensonge de la respectabilité pour embrasser leur propre fragilité. Et c’est dans ce décalage, et ce décalage seul, que réside leur ultime sincérité.