Georges Simenon, l’un des auteurs les plus prolifiques du vingtième siècle, a construit une œuvre monumentale qui dépasse de loin le simple cadre du roman policier. Au-delà des centaines de titres qui composent son corpus, c’est une véritable exploration des profondeurs de la condition humaine qui y est menée, une plongée dans les méandres de l’âme individuelle et collective. Pour pénétrer ces abîmes, Simenon a armé ses personnages d’un instrument paradoxal, à la fois vecteur de communion et de solitude, de lucidité et d’aveuglement : l’alcool.
Présent dans pratiquement toutes ses pages, des enquêtes du commissaire Maigret aux tragédies intimes de ses « romans durs », l’alcool n’est jamais un simple décor ou une habitude anecdotique. Il est une force active, un révélateur de caractères, un moteur narratif et un véritable filtre à travers lequel Simenon observe et dissèque le monde. Une affirmation audacieuse pourrait même qualifier l’ensemble de son œuvre d’« imbibée d’alcool », tant la boisson y est omniprésente, sous toutes ses formes et pour toutes les raisons imaginables.
Cette étude se propose d’analyser le rôle multifacette de l’alcool dans l’œuvre simenonienne, en examinant ses fonctions narratives, ses variantes sémantiques, ses origines biographiques et stylistiques, et en le considérant comme un thème central qui offre une clé de lecture essentielle pour comprendre la philosophie de l’auteur.
L’Alcool, Méthode et Philosophie du Commissaire Maigret
Le commissaire Maigret, figure emblématique de la littérature policière mondiale, est aussi célèbre pour sa méthode d’investigation atypique que pour son rapport intime et constant avec l’alcool. Loin d’être un simple détail pittoresque, la consommation de boissons alcoolisées par le commissaire est intégrée à son processus de réflexion, au point de devenir une composante essentielle de sa méthode, voire de sa philosophie.
« On pourrait qualifier chaque affaire d’enquête au calvados, à la bière ou au vin rouge. »
L’omniprésence de l’alcool dans ses enquêtes est telle que l’on pourrait qualifier chaque affaire d’« enquête au calvados », « à la bière » ou « au vin rouge ». Cette observation souligne que le choix de la boisson n’est jamais laissé au hasard ; il s’agit d’un véritable rituel qui accompagne et façonne le déroulement de l’enquête.
La panoplie du commissaire
L’étude statistique menée par Steve Trussel sur un corpus de 74 romans de Maigret révèle l’étendue phénoménale de cette consommation. La bière est de loin la boisson la plus fréquente, présente dans 68 romans sur 74, mais elle est loin d’être la seule. Le commissaire consomme également du cognac ou de la fine dans 35 romans, du calvados dans 23, des eaux-de-vie (prunelle, framboise, etc.) dans 24, du marc dans 17, de l’armagnac dans 12, et du whisky dans 11.
Le Chien jaune
Maigret1931
À Concarneau sous la pluie, Maigret enquête entre deux verres au café de l’Amiral. L’alcool accompagne chaque étape de l’investigation, du premier pastis à la révélation finale.
En moyenne, ce sont pas moins de cinq catégories de boissons différentes que l’on retrouve dans chaque roman, démontrant un éclectisme qui va croissant avec le temps. Cette diversité n’est pas une simple fantaisie ; chaque boisson possède une portée sémantique propre et s’inscrit dans un contexte précis. L’armagnac, par exemple, est associé à un certain raffinement et à des milieux sociaux aisés, tandis que la prunelle, souvent consommée à domicile, symbolise un réconfort plus domestique et contrôlé. Le whisky, quant à lui, apparaît plus tardivement dans la chronologie et peut être lié à des contextes de crise ou de rencontres avec des individus issus de milieux différents.
L’alcool n’est donc pas un carburant universel, mais un ensemble d’outils sensoriels que Maigret utilise pour moduler son approche et s’adapter à l’environnement qu’il doit comprendre.
Maigret, un alcoolique ?
Cette consommation massive et variée a naturellement conduit à s’interroger sur le statut du commissaire : est-il un alcoolique ? Si sa consommation de bière, régulièrement de cinq à six verres par jour, voire jusqu’à dix dans certaines enquêtes, sans compter le vin ou les digestifs, correspond à la définition de l’alcoolisme chronique de l’Organisation Mondiale de la Santé, qui insiste sur la régularité plus que sur l’immodération, Maigret ne correspond pas au stéréotype de l’alcoolique déchu.
« Je n’ai jamais essayé de comprendre avec mon intelligence. J’essaie de comprendre avec tout mon être. »
Son ami, le docteur Pardon, lui a d’ailleurs suggéré de « boire un peu moins », ce qui indique que son habitude est perçue comme excessive par son entourage.
Le Fond de la bouteille
Roman dur1949
Le titre à lui seul résume la trajectoire : un homme qui cherche la vérité au fond de chaque verre, jusqu’à ne plus rien trouver. C’est le roman de l’alcool par excellence chez Simenon.
Conclusion
D’un côté, dans l’univers bienveillant et ritualisé de Maigret, l’alcool est un outil de compréhension, presque une méthode philosophique. De l’autre, dans la tragédie désenchantée des « romans durs », il devient le symptôme d’une crise existentielle, un chemin de perdition qui mène ses personnages droit au mur.
Cette ambivalence n’est pas une contradiction, mais la preuve de la profondeur avec laquelle Simenon a compris la nature complexe de la boisson : capable à la fois d’ouvrir les portes de la perception et de précipiter dans les abîmes de la dépendance.
L’œuvre de Simenon, « imbibée d’alcool », devient ainsi une immense réflexion sur les stratégies de survie mises en place par les hommes face à l’absurdité et à la souffrance de la vie. En définitive, pour comprendre Simenon, il faut comprendre le rôle central qu’il accorde à la boisson. L’alcool n’est pas seulement dans ses romans ; il est le souffle même qui les anime, le liquide amniotique dans lequel baignent ses personnages, cherchant désespérément, au fond de chaque verre, une éclatante et fugace vérité sur eux-mêmes.
Références
- La plaidoirie de l’alcoolique — Classiques Garnier
- Maigret et la boisson — Steve Trussel
- L’appareil de plongée — Jacques Delisse, ARLLFB
- Maigret, philosophe et héros alcoolique ? — Revue des Deux Mondes
- Simenon, Maigret et l’alcool (1/2) — Simenon Simenon
- Simenon, Maigret et l’alcool (2/2) — Simenon Simenon
- Le Fond de la bouteille — Wikipédia