Introduction — Une œuvre imbibée
Georges Simenon a construit une œuvre monumentale qui dépasse de loin le simple cadre du roman policier. Au-delà des centaines de titres qui composent son corpus, c’est une exploration des profondeurs de la condition humaine qui s’y mène, une plongée dans les méandres de l’âme individuelle et collective. Pour pénétrer ces abîmes, Simenon a armé ses personnages d’un instrument paradoxal, à la fois vecteur de communion et de solitude, de lucidité et d’aveuglement : l’alcool.
J’ai toujours eu besoin d’un verre à portée de main pour écrire. Non pas pour m’enivrer, mais pour garder ce petit décalage avec le monde qui permet aux personnages de devenir plus réels que les gens que je croise dans la rue.
Cet aveu tardif éclaire l’ensemble de l’œuvre d’une lumière crue. Présent dans pratiquement toutes ses pages, des enquêtes du commissaire Maigret aux tragédies intimes de ses « romans durs », l’alcool n’est jamais un simple décor ou une habitude anecdotique. Il est une force active, un révélateur de caractères, un moteur narratif et un véritable filtre à travers lequel Simenon observe et dissèque le monde. On pourrait dire que l’ensemble de son œuvre est « imbibée d’alcool », tant la boisson y est omniprésente, sous toutes ses formes et pour toutes les raisons imaginables.
L’alcool fonctionne chez Simenon comme un solvant : il dissout les masques sociaux, attaque le vernis des convenances, met à nu la vérité des êtres. Mais ce solvant agit de deux manières radicalement opposées selon qu’on se trouve dans l’univers de Maigret ou dans celui des romans durs. Chez le commissaire, l’alcool dissout les défenses du témoin, du suspect, de l’interlocuteur — il ouvre un passage vers la compréhension. Dans les romans durs, il dissout le personnage lui-même — il ouvre un passage vers le gouffre.
Cette dualité prend racine dans la biographie de l’auteur. Reporter à la Gazette de Liège à seize ans, Simenon fréquente le groupe bohème de La Caque — cercle d’artistes en herbe qui pratiquent des « séances orgiaco-mystiques » dans un grenier derrière l’église Saint-Pholien, mêlant alcool et discussions philosophiques. Il approfondit sa connaissance du milieu de la nuit, des prostituées, de l’ivresse. Plus tard, à Cannes puis en Amérique, les crises d’alcoolisme conjugal avec sa seconde épouse Denyse Ouimet alimenteront directement les romans les plus noirs de la période. Simenon a traversé tout le spectre — de la bière liégeoise de sa jeunesse au whisky américain de la maturité — et chaque station de ce parcours a laissé sa marque dans l’œuvre.
I. L’alcool chez Maigret — Boire pour comprendre
Les comptoirs de l’enquête : bars, bistrots et brasseries
Dans l’univers de Maigret, le bistrot n’est pas un lieu de perdition mais un territoire d’enquête. Murielle Wenger, dans son étude minutieuse du corpus, a recensé environ 350 mentions de ces établissements — bistrots, cafés, brasseries, restaurants — dans les 75 romans de la série. C’est là, accoudé au zinc, un verre à la main, que le commissaire est à sa place - une position qui lui permet d’être à la fois observateur et participant, jamais tout à fait client, jamais tout à fait flic. Le bistrot simenonien fonctionne comme un espace de démocratie liquide : le ministre y croise le clochard, et sous l’effet de la boisson, les barrières de classe s’effacent. Maigret peut alors prendre le pouls d’un quartier, observer les habitués, laisser les confidences venir à lui.
Les patrons de bar occupent dans son panthéon personnel une place à part — il les traite souvent avec plus d’égards que les juges d’instruction. Ces gardiens de la mémoire locale savent qui boit quoi, à quelle heure, avec qui. Et surtout, ils remarquent quand quelqu’un boit différemment depuis quelques jours.
Souvent, le commissaire entre dans un bar et commande sans un mot. Il laisse l’odeur du lieu — ce mélange de sciure mouillée, de tabac froid et de vin chaud — pénétrer ses pores. C’est ce qu’il appelle « faire l’éponge » : absorber l’atmosphère jusqu’à ce que la vérité, d’elle-même, finisse par sourdre.
Le décor de ces établissements, tel que Simenon les brosse par touches rapides, évoque les photographies en noir et blanc de Doisneau ou de Brassaï : le comptoir de zinc, la sciure sur le plancher gris, les vitraux verdâtres, la fumée de tabac qui s’étire autour des lampes, les bouts de cigare par terre. Chaque bistrot est un microcosme social où le commissaire observe, écoute, s’imprègne. Chez l’Auvergnat de la rue Lhomond, dans Maigret en meublé, il apprécie le ragoût de mouton qui lui causera une soif inextinguible. Dans le petit bar normand du quai des Grands-Augustins, dans Maigret s’amuse, il savoure une sole normande avant de terminer par un café et un calvados qu’il partage avec Martine Chapuis. L’enquête avance à la vitesse du verre qu’on remplit.
Le Chien jaune
Maigret1931
Concarneau sous la tempête. Au café de l’Hôtel de l’Amiral — « une longue salle assez morne, au plancher gris semé de sciure de bois, aux tables de marbre, qu’attristent encore les vitraux verts des fenêtres » — Maigret s’installe parmi les notables et leurs parties de cartes, leurs Pernods et leurs Calvados du soir, tandis que dehors rôde un mystérieux chien jaune.
Ce café de l’Amiral, avec ses vitraux verdâtres derrière lesquels « c’est à peine si on devine des silhouettes », est décrit comme un « monstrueux aquarium » — image saisissante qui résume la fonction du bistrot chez Simenon : un espace transparent où l’on observe les êtres comme des poissons dans un bocal. Maigret y entre, commande un demi, s’assied, regarde. Le bar est sa salle d’observation, son laboratoire.
La Brasserie Dauphine : extension du Quai des Orfèvres
Parmi tous les établissements du corpus, la Brasserie Dauphine occupe une place à part. Murielle Wenger la compte séparément des autres brasseries, « puisque plutôt qu’un simple lieu où se restaurer, elle est devenue comme une annexe, une extension du bureau de Maigret ». Située juste au coin de la place Dauphine, à deux pas du 36 quai des Orfèvres, la Brasserie est une invention de Simenon — même si un blogueur a avancé qu’elle pourrait être inspirée du Café Restaurant Aux Trois Marchés, rue de Harlay, aujourd’hui disparu. Les lecteurs identifient volontiers La Taverne Henri IV, à l’ouverture de la place Dauphine, comme son avatar réel.
Maigret eut la gentillesse, en son absence, de commander deux autres pernods à la Brasserie Dauphine. Cela lui donnait non seulement des bouffées du temps de la rue de la Lune, mais des bouffées du Midi, en particulier d’un petit caboulot de Cannes où il avait enquêté jadis et, du coup, l’affaire devenait différente des autres, prenait presque l’allure d’un devoir de vacances.
On saisit ici le mécanisme : l’alcool, chez Maigret, ne trouble pas la pensée — il la déplace, lui donne un angle nouveau. Un pernod à la Dauphine, et voilà que l’affaire « devient différente des autres ». La Brasserie propose bien plus que des boissons : on y déguste une carte copieuse où le veau semble occuper la place d’honneur — blanquette de veau « avec une sauce d’un jaune doré, très parfumée », ragoût de veau, tête de veau, foie de veau en papillotes, ris de veau aux champignons. C’est une cuisine de famille transposée dans l’espace professionnel, comme si Mme Maigret avait installé ses fourneaux au coin du Quai des Orfèvres. Et lors des interrogatoires-marathons, c’est de la Dauphine que viennent les bières et les sandwiches — pour les inspecteurs comme pour les suspects. Personne ne reste le ventre vide dans un Maigret.
La panoplie des boissons : une hiérarchie révélatrice
L’étude statistique de Wenger sur les boissons effectivement consommées par Maigret au fil des 74 romans d’enquête révèle un éclectisme remarquable. La bière domine sans surprise — elle apparaît dans 68 romans, les fameux « demis » que le commissaire avale accoudé au zinc. Suivent le vin blanc (un bon cinquième des mentions), le calvados (un dixième), puis les grogs au rhum, le marc, les apéritifs anisés, les fines et cognacs, et diverses boissons plus épisodiques. En moyenne, Maigret consomme cinq catégories de boissons différentes par roman — un chiffre qui augmente au fil du corpus, comme si l’éclectisme grandissait avec l’expérience.
On le taquinait, Quai des Orfèvres, sur cette manie. S’il commençait une enquête au calvados, par exemple, c’est au calvados qu’il la continuait, de sorte qu’il y avait des enquêtes à la bière, des enquêtes au vin rouge, il y en avait même eu au whisky.
Cette « manie » est en réalité une méthode. Chaque enquête a sa tonalité, son atmosphère, et la boisson en est le diapason. Le commissaire ne choisit pas rationnellement — il se laisse porter par l’ambiance du lieu, du milieu social, de la saison. Une affaire dans un port breton appelle le calvados ; une enquête dans les milieux bourgeois, l’armagnac ; une nuit de filature sous la pluie, le grog au rhum. La boisson ancre le commissaire dans le réel, l’accorde au monde qu’il observe. Le roman qui déploie le plus grand nombre de catégories est Maigret, avec onze sortes de boissons différentes — le commissaire étant à la retraite, il peut, en quelque sorte, se lâcher.
Le calvados : l’alcool du terroir
Le calvados, présent dans 23 romans de la série, occupe une place singulière dans la panoplie de Maigret. C’est l’alcool de la France profonde, de la Normandie intérieure, des bars de province qui « sentent le calvados à plein nez ». Il accompagne les enquêtes hors de Paris, celles où Maigret retrouve les odeurs de la campagne, la lenteur du temps provincial, les secrets enfouis des petites villes.
Il accepta le petit verre que le patron lui tendait. C’était un calvados de derrière les fagots, ambré, qui sentait la pomme et la terre. En le buvant, Maigret sentit que l’enquête changeait de rythme. On n’était plus dans la chasse, on était dans l’attente.
Le calvados opère ici comme un changement de tempo narratif : il marque le passage de l’action à la réflexion, de la poursuite à l’imprégnation. C’est un alcool qui demande du temps — comme le commissaire lui-même. Dans Le Chien jaune, au café de l’Amiral, les notables de Concarneau ont leurs habitudes : « Tous les soirs avant le dîner… Emma est tellement habituée qu’elle l’apporte dès qu’elle constate que notre demi est vide… Le soir, c’est du calvados… » C’est justement dans la bouteille de calvados « à grosse panse » que Maigret découvrira les grains de poudre blanche — la strychnine destinée à empoisonner le groupe. L’alcool du terroir, contaminé, devient le vecteur du crime : il fallait connaître les habitudes des buveurs pour savoir où glisser le poison.
Le cognac : l’arme du placard
Paul Mercier a consacré un livre entier à ce qu’il appelle « la botte secrète de Maigret » : le verre de cognac. Le cognac (ou fine, qui désigne la même boisson dans le corpus) est l’alcool fort le plus consommé par le commissaire — présent dans 35 romans. Mais sa fonction dépasse de loin la simple consommation. La bouteille que Maigret garde dans le placard de son bureau au Quai des Orfèvres est un instrument d’interrogatoire à part entière. Le verre offert au suspect ne vise pas à l’enivrer mais à créer un espace de confiance, un moment de suspension où les défenses tombent.
L’homme avait bu avant de se présenter. Il avouait qu’il buvait chaque soir et, si le commissaire lui avait servi de l’alcool, c’est que l’autre en avait besoin. Les alcooliques s’enfoncent volontiers dans un monde à eux, qui ressemble au monde véritable, mais avec un certain décalage qu’il n’est pas toujours facile de déceler. Et eux aussi sont sincères.
Cette observation est d’une finesse considérable. Maigret ne condamne pas l’alcoolique : il reconnaît que son « monde à eux » est un monde de sincérité — décalé, certes, mais sincère. Le cognac du placard est un geste de compréhension autant que de tactique policière.
L’armagnac, quant à lui, fait figure d’alcool noble dans le corpus. Jacques Sacré note qu’il « fait figure d’alcool noble, que l’on ne prend qu’à certaines occasions ou dans certains milieux ». On le trouve dans les cristaux taillés du juge Forlacroix dans La Maison du juge, dans les fins de repas chez Mélanie dans Cécile est morte — où l’armagnac « d’origine contrôlée » plonge Maigret et le criminologue américain dans une béatitude de bon aloi : « Ils avaient chaud. Ils étaient béats. L’armagnac parfumait l’air et les palais. » Consommé dans seulement 12 romans, l’armagnac reste le signe d’un monde à part, celui des belles demeures et des vieux millésimes.
La prunelle du boulevard Richard-Lenoir
De toutes les boissons de Maigret, la plus intime est sans doute la prunelle. Ce flacon d’eau-de-vie, envoyé par la famille alsacienne de Mme Maigret, trône en permanence sur le buffet de l’appartement du boulevard Richard-Lenoir. C’est la boisson du retour tardif, du moment où le commissaire rentre épuisé et qu’il n’a « pas le courage de chercher un bar encore ouvert ». Il se sert un verre de prunelle dans la pénombre, parfois deux, tandis que sa femme dort déjà.
La prunelle est un alcool domestique, contrôlé, rassurant. Elle symbolise l’ancrage de Maigret dans un foyer stable — tout ce que les personnages des romans durs ont perdu ou n’ont jamais eu. Dans Maigret en meublé, quand Mme Maigret est partie en Alsace soigner sa sœur, le commissaire se retrouve seul et « rend encore visite au buffet » pour un deuxième verre — comme si l’absence de sa femme relâchait légèrement la discipline domestique. Mais même seul, il ne dérape jamais.
Maigret est-il alcoolique ?
La question, posée frontalement par le blog Simenon-Simenon, mérite d’être examinée avec le sérieux clinique que Simenon aurait lui-même apprécié. L’analyse de Maigret en meublé est édifiante. Le premier jour : deux apéritifs à la Brasserie Dauphine, deux verres de vin au dîner dans un restaurant près de la Bastille, un calvados dans un bar avant le cinéma, un autre calvados après, puis vraisemblablement un verre de prunelle en rentrant. Le deuxième jour : un verre de prunelle après le déjeuner, un second, puis deux verres de chartreuse chez Mademoiselle Clément. Le troisième jour : trois verres de vin blanc à huit heures du matin chez un Auvergnat — « un petit coup de blanc, commanda-t-il ».
La conclusion de l’étude est sans appel : Maigret dépasse « allègrement le seuil des trois verres d’alcool par jour, rien qu’en consommation de bières ». Le Dr Pardon, son ami médecin, le lui rappelle régulièrement. Le séjour à Vichy — seul roman du corpus où Maigret ne boit pas de bière — fonctionne comme une cure forcée, et l’on ne s’étonnera pas que Maigret se fâche soit l’un des six romans sans bière : privé de houblon, le commissaire est naturellement irrité.
Et pourtant, jamais l’alcool n’altère son jugement ni la qualité de son travail. Voilà la nuance essentielle : Maigret boit avec les gens, jamais contre eux ni contre lui-même. Sa consommation est sociale, fonctionnelle, ritualisée. Elle l’ancre dans le monde au lieu de l’en extraire. Comme l’écrit Jacques Sacré, l’alcool chez Maigret fait partie de l’« outillage » du commissaire, au même titre que sa pipe et son pardessus à col de velours.
Il sentait la chaleur du grog descendre dans sa poitrine, une chaleur lourde, bienfaisante, qui semblait dissoudre la fatigue accumulée depuis quarante-huit heures.
Dissoudre la fatigue — et non la conscience. C’est toute la différence avec les personnages des romans durs, chez qui l’alcool dissout bien autre chose.
II. L’alcool dans les romans durs — Boire pour fuir, boire pour se détruire
L’homme nu et la bouteille
L’inversion est fondamentale. Là où Maigret boit pour s’ouvrir au monde, les protagonistes des romans durs boivent pour s’en couper. Le « roman dur » — expression que Simenon a fini par adopter — désigne ses quelque 117 romans non policiers, ceux où l’univers romanesque est centré sur la crise du sujet, le conflit de l’homme avec lui-même. Simenon y cherchait à atteindre ce qu’il appelait « l’homme nu » — le personnage dépouillé de ses masques sociaux, réduit à sa vérité essentielle.
Le roman de Simenon n’est donc pas une chronique : c’est une crise.
Or, l’alcool est précisément l’agent chimique de ce dépouillement. Dans roman après roman, c’est la bouteille qui précipite la chute du masque — le solvant qui attaque le vernis.
Le monde n’était plus tout à fait le même. Les arêtes des objets semblaient s’être amollies. Il y avait entre lui et les autres une épaisseur nouvelle, une sorte de coton protecteur qui rendait les sons plus sourds et les visages plus lointains.
Ce « coton protecteur » est une image parfaite de ce que l’alcool produit dans les romans durs : non pas la clarté de Maigret, mais un flou qui protège autant qu’il isole.
Les Inconnus dans la maison
Roman dur1940
Hector Loursat, avocat brillant de Moulins, s’est enfermé depuis dix-huit ans dans son hôtel particulier avec ses livres et ses trois bouteilles quotidiennes de bourgogne — sa « provision pour la journée ». L’alcool a transformé cet homme de loi en reclus misanthrope, jusqu’au soir où un coup de feu dans le grenier le force à sortir de sa torpeur.
Feux rouges
Roman dur1953
Steve Hogan, employé de bureau new-yorkais, s’enfonce de bar en bar dans ce qu’il appelle lui-même « le tunnel » — cet espace psychique obscur où ses ressentiments enfouis remontent à la surface. Un week-end du Labor Day, une route, une femme qui disparaît, un forçat évadé : le roman le plus explicitement « alcoolique » de Simenon.
Trois chambres à Manhattan
Roman dur1946
François Combe, acteur français en exil à New York, erre dans la nuit de scotch en scotch, cherchant dans l’ivresse ce que la lucidité lui refuse : le contact humain. Sa rencontre avec Kay, à trois heures du matin dans un bar, représente le miracle fragile de deux solitudes alcoolisées qui se rejoignent.
Le Fond de la bouteille
Roman dur1949
En Arizona, l’avocat P.M. Ashbridge mène une vie respectable quand son frère Donald, évadé de prison, surgit dans la nuit. Pendant que la rivière Santa Cruz monte, les deux frères s’affrontent autour du whisky, déterrant les rancœurs familiales. « Il tenait son verre à la main et regardait vaguement le fond de whisky pâle qu’il contenait encore. »
Le bourgogne de Loursat et le gros rouge de Maugin : une géographie sociale de l’ivresse
L’un des aspects les plus remarquables du traitement de l’alcool dans les romans durs est sa précision sociologique. Simenon ne fait jamais boire n’importe quoi à n’importe qui. Le choix de la boisson fonctionne comme un marqueur de classe, de situation et de psychologie.
Loursat, bourgeois déchu mais toujours propriétaire de son hôtel particulier, reste fidèle à son bourgogne — jamais de spiritueux, jamais de vin ordinaire. « Il y avait des alcools et des liqueurs… Loursat n’en buvait jamais. » Sa fidélité au vin noble est un acte de classe autant que d’habitude : même dans la déchéance, il conserve le goût de son milieu. C’est un éthylisme rancunier, celui d’un homme qui refuse la société bourgeoise mais ne peut s’empêcher d’en porter les signes. Et pourtant, note Simenon : « Tout ivrogne et sauvage qu’il fût devenu, il faisait encore partie de la société. »
Les Volets verts
Roman dur1950
Émile Maugin, acteur au sommet de sa gloire, vit sous la menace d’un cœur malade. Il boit du gros rouge dans les bouis-bouis comme pour retrouver le goût de ses origines populaires, puis du cognac à l’entracte pour « tenir ». Son médecin le met en garde ; sa femme le surveille. Le roman est un portrait d’homme au bord de l’effondrement, porté par l’une des plus belles écritures de Simenon.
Il buvait du vin de table, du gros rouge qui tache, avec la même ferveur qu’il aurait mise à boire un grand cru, parce que c’était le goût de son enfance pauvre qu’il cherchait au fond du verre.
Il lui fallait sa dose de vin rouge pour retrouver son aplomb, pour redevenir ce Maugin que le public attendait, ce bloc de certitude qui, au fond, tremblait de peur.
Maugin incarne une trajectoire inverse de Loursat : lui boit le gros rouge de son enfance populaire — « il s’arrêtait dans les cafés, les bouis-bouis miteux, pour s’enfiler deux verres de gros rouge » — avant de passer au cognac au théâtre, « parce que cela produisait le même effet dans un moindre volume ». Le passage du vin au spiritueux concentré trace la courbe de son déclin : il lui faut de plus en plus d’efficacité pour de moins en moins de plaisir.
Il buvait lentement, par petites gorgées, comme s’il eût voulu s’imprégner de l’amertume du genièvre. Autour de lui, le silence de la ville morte semblait peser sur les épaules des rares clients du café.
Le genièvre — alcool des Flandres, de la Belgique profonde — ramène Simenon à ses propres origines liégeoises. Le Bourgmestre boit le genièvre de son pays comme Loursat boit le bourgogne de sa classe : par fidélité à ce qu’il est, même quand ce qu’il est le détruit. Le champagne, quant à lui, signale toujours l’artifice et la décadence : dans Ceux de la soif, une comtesse impose son style de vie sur une île des Galápagos à coups de champagne et de whisky importés, jusqu’à ce que la pénurie provoque la violence.
Le whisky américain : les romans de l’exil
La « période américaine » de Simenon (1945-1955) — dix années passées entre New York, le Connecticut, la Floride et l’Arizona — ne marque pas seulement un changement de décor. Elle opère un changement de palette éthylique qui reflète un déplacement existentiel profond. Le calvados, le vin, le marc — les alcools de la France profonde — cèdent la place au whisky, au bourbon, au rye, aux doubles Martini. L’Amérique de Simenon est celle du swing et du jazz, des peintures d’Edward Hopper ; ses romans américains sont des Nighthawks littéraires, peuplés de personnages solitaires attablés devant un verre dans la lumière crue d’un bar nocturne.
Dans Le Fond de la bouteille, dont le titre même annonce le programme, l’incipit installe immédiatement le whisky comme protagoniste : P.M. Ashbridge contemple le fond de son verre avec une attention quasi mystique, reculant « le plaisir de boire la dernière gorgée ». Bill le barman est « toujours aux aguets, surtout avec un client comme P.M. » — la relation entre le buveur et celui qui sert est ici celle d’un complice silencieux. Pendant que la rivière Santa Cruz monte et isole les ranchers, la communauté s’alcoolise collectivement, les réunions chez les voisins devenant des prétextes à vider les bouteilles. Le whisky révèle ce que la vie respectable d’avocat d’Arizona dissimulait : la honte d’un frère évadé de prison, la culpabilité d’avoir réussi pendant que l’autre sombrait.
La dimension autobiographique est transparente : Simenon transpose ici ses propres tourments — son frère Christian, collabo rexiste pendant l’Occupation, qu’il avait aidé à fuir la Belgique, et qui avait disparu dans la Légion étrangère.
Feux rouges pousse encore plus loin le lien entre route, nuit et alcool. Dès l’incipit, Simenon installe le mécanisme de la descente avec une précision clinique :
Il appelait ça entrer dans le tunnel, une expression à lui, pour son usage personnel, qu’il n’employait avec personne, à plus forte raison pas avec sa femme. Il savait exactement ce que cela voulait dire, en quoi consistait d’être dans le tunnel, mais, chose curieuse, quand il y était, il se refusait à le reconnaître, sauf par intermittence, pendant quelques secondes, et toujours trop tard.
Steve Hogan, employé ordinaire, part récupérer ses enfants dans le Maine pour le week-end du Labor Day, parmi 45 millions d’automobilistes.
La seule réalité proche, c’étaient les restaurants, les bars qui jaillissaient du noir tous les cinq ou dix miles, avec, en lettres rouges, vertes ou bleues, le nom d’une bière ou d’un whisky.
La route devient un chapelet de bars, chacun marquant une station dans la descente de Steve. Le whisky n’est plus celui de Loursat — un rituel solitaire dans une cave bourgeoise — mais un carburant de la fuite en avant, consommé dans des bars anonymes bordant une autoroute. L’Amérique de Simenon multiplie les occasions de boire : les bars sont partout, ouverts tard, accueillants et impersonnels. L’alcoolisme y trouve un terrain d’expansion que la France provinciale, avec ses rythmes plus lents et ses sociabilités plus contraintes, ne permettait pas de la même façon.
La nuit et l’alcool : le territoire de la vérité
Il est frappant de constater que dans les romans durs, l’alcool est presque toujours nocturne. Chez Maigret, on boit aussi le jour — la bière du déjeuner, le calvados de l’après-midi, l’apéritif à la terrasse de la Dauphine au soleil. Dans les romans durs, la consommation se déplace vers la nuit, comme si la vérité destructrice ne pouvait émerger qu’à la faveur de l’obscurité.
Ils allaient d’un bar à l’autre, sans faim, sans but, avec pour seule nécessité de maintenir ce niveau d’alcool dans leur sang qui rendait la ville supportable et leur amour possible.
L’errance nocturne de François Combe et Kay dans Manhattan est l’une des plus belles scènes d’alcool de toute la littérature française — et l’une des plus ambivalentes. L’alcool y est simultanément poison et philtre d’amour : c’est lui qui rend « la ville supportable » et « leur amour possible », mais c’est aussi lui qui maintient ces deux êtres dans un état de flottement qui interdit toute construction durable. Plus tard dans le roman, quand l’alcool se retire, la réalité revient avec sa brutalité.
Il dessina un cercle du doigt sur la buée de la vitre pour voir la rue, mais ce qu’il vit — la pluie fine sur les pavés — lui parut si désolé qu’il se hâta de reprendre sa place devant son verre.
L’image est d’une puissance silencieuse : le petit rond dans la buée, comme un hublot ouvert sur un monde trop désolé pour être affronté sobre. Le personnage referme aussitôt cette fenêtre et retourne à son verre — ce refuge de verre transparent qui isole mieux que n’importe quel mur. Dans Feux rouges, les néons des bars surgissent de l’obscurité comme des lueurs de phare dans la tempête — les seuls repères dans une nuit américaine sans fin. Dans Betty, le bar s’appelle « Le Trou » — le nom dit tout : un espace d’engloutissement, un trou dans la surface du monde respectable par lequel on tombe vers la vérité de soi.
Le Coup de lune
Roman dur1933
Joseph Timar, jeune Français débarqué au Gabon colonial, se laisse miner par le paludisme et l’alcool, accablé par la moiteur tropicale, jusqu’à sombrer dans la folie. Les nuits gabonaises — chaleur, insectes, lueurs des lampes à pétrole — forment un écrin d’obscurité moite où l’alcool et le climat se confondent pour dissoudre le personnage.
L’alcool au féminin : Betty et les autres
L’alcool, dans l’univers de Simenon, n’est pas qu’une affaire d’hommes. Si les buveurs masculins dominent le corpus, plusieurs personnages féminins entretiennent avec la boisson un rapport d’une intensité singulière — un rapport que Simenon explore sans complaisance ni jugement, avec cette attention au féminin que Michel Carly a analysée dans Simenon et les femmes.
Elle buvait d’une manière qui mettait les gens mal à l’aise, non pas par soif, mais avec une sorte de rage froide, comme si elle cherchait à atteindre au plus vite un point de non-retour où plus rien, ni personne, n’aurait d’importance.
Cette « rage froide » distingue l’alcoolisme féminin chez Simenon de l’alcoolisme masculin. Là où les hommes — Loursat, Maugin, Steve — boivent souvent par habitude ou par fuite passive, les femmes boivent avec une forme de détermination, comme si l’autodestruction était un acte de volonté.
Betty
Roman dur1961
Élisabeth Étamble, dite Betty, échoue un soir au bar « Le Trou » à Versailles, ivre morte, recueillie par Laure, une habituée du lieu elle-même minée par l’alcool. Entre ces deux femmes — la jeune bourgeoise à la dérive et l’aînée qui croit encore au salut — naît une relation complexe de miroir et de rivalité. L’une mourra à la place de l’autre : « C’était l’une ou l’autre. Betty avait gagné. »
Betty est le portrait le plus abouti de l’alcoolisme féminin chez Simenon. Betty boit « pour fuir la réalité », note un psychiatre dans le roman, qui ajoute qu’elle « finira à l’asile ou à la morgue ». Mais Simenon refuse cette réduction clinique. Betty n’est ni une victime passive ni un « monstre d’égoïsme inconscient » — la question reste ouverte tout au long du roman. Laure, qui la recueille, est elle-même alcoolique : les deux femmes se renvoient l’image de ce qu’elles sont et de ce qu’elles pourraient devenir. Quand Betty séduit Mario, le patron du Trou, et que Laure se suicide, c’est comme si une seule et même destinée s’était partagée entre deux corps — l’une a pris la part de mort, libérant l’autre pour un sursis incertain.
Dans La Vieille, Simenon déploie l’alcool féminin sur trois générations : la petite-fille, aventurière qui boit du whisky avec délectation hors saison et s’impose une abstinence rigoureuse le reste du temps ; Juliette, la grand-mère, habituée au gros rouge « par un mari qui lui aussi caressait la dive bouteille de façon chronique ». L’alcoolisme se transmet ici comme un héritage domestique, non par le sang mais par la vie partagée.
Tante Jeanne explore un territoire voisin : Louise, belle-sœur de la protagoniste, avoue qu’elle boit, dans une famille où la mort du père — lui-même négociant en vin — a précipité la décomposition. Les femmes de cette famille sont « adictes à l’alcool, certaines au sexe » — une lucidité crue qui refuse tout euphémisme.
Quatre figures de l’ivresse : fuite, révélation, chute et solitude
Les fonctions narratives de l’alcool dans les romans durs se laissent organiser autour de quatre pôles que traversent, à des degrés divers, la plupart des œuvres concernées.
L’alcool comme fuite et anesthésie. C’est la fonction la plus immédiatement visible. Loursat boit pour ne plus sentir l’abandon de sa femme. François Combe boit pour supporter l’exil et l’insomnie dans sa « chambre minable » de Manhattan. Maugin boit pour redevenir ce « bloc de certitude » que le public attend. Bernard Alavoine a montré comment l’alcool participe d’un « monde sensible » simenonien où les perceptions physiques — chaleur, odeurs, goûts — traduisent des états psychiques. L’ivresse n’est jamais seulement physiologique chez Simenon ; elle est toujours métaphysique.
L’alcool comme révélateur. Sous l’effet de la boisson, les vérités refoulées remontent. Steve Hogan, dans Feux rouges, laisse émerger sa misogynie profonde, son ressentiment envers la réussite professionnelle de sa femme Nancy, sa fascination morbide pour le criminel évadé Halligan.
Lettre à mon juge
Roman dur1947
Charles Alavoine, médecin de province, écrit à son juge d’instruction pour expliquer pourquoi il a tué sa maîtresse Martine. Fils d’un fermier alcoolique et suicidé, Alavoine a longtemps cru échapper à l’héritage paternel par la respectabilité bourgeoise — avant que la passion ne le ramène à ce même gouffre. « Je voudrais qu’un homme, un seul, me comprenne. Et j’aimerais que cet homme soit vous. »
Dans Lettre à mon juge (1947), l’alcoolisme du père d’Alavoine — fermier qui se suicide après avoir dilapidé son bien — agit comme un legs transgénérationnel, une tare qui se transmet non par le sang, comme chez Zola, mais par la psyché. L’alcool ne crée rien : il révèle ce qui était déjà là, enfoui sous les conventions.
L’alcool comme déclencheur de la chute. Cette fonction est particulièrement visible dans Feux rouges, que la critique qualifie explicitement de « roman de l’alcoolisme ». La décision de Steve de s’arrêter dans un bar, puis un autre, puis un autre encore, enclenche une catastrophe irréversible. Sa femme quitte la voiture ; elle sera agressée par un forçat évadé. « Simenon donne à Steve cette petite poussée, pas même une bourrade, plutôt un coup de coude, mais c’est juste assez. » Dans Le Fond de la bouteille, la montée des eaux enferme la communauté dans un huis clos où le whisky accélère l’inévitable confrontation fraternelle.
L’alcool et la solitude. C’est le couple le plus constant. Presque toute scène de boisson dans les romans durs est fondamentalement une scène de solitude — même la boisson communautaire des ranchers d’Arizona masque un isolement profond. La scène quintessentielle est celle d’un homme seul avec une bouteille. Ou d’un couple qui ne se parle plus qu’à travers l’alcool — comme François et Kay dans Manhattan, dont la marche nocturne de bar en bar « prenait la qualité solennelle d’une marche nuptiale » : deux êtres qui avaient « longtemps erré dans la solitude et avaient enfin obtenu la grâce inespérée du contact humain ». L’alcool est ici à la fois le poison et le philtre.
L’ombre autobiographique : Simenon face à ses propres démons
La puissance du motif alcoolique dans les romans durs tient aussi à ce qu’il est nourri par l’expérience personnelle. L’alcool accompagne Simenon depuis l’adolescence liégeoise et le suit à travers toute sa vie.
La période la plus sombre se situe à Cannes, à la villa Golden Gate, où Simenon s’installe en 1955 avec Denyse. Depuis les premiers troubles psychologiques de son épouse et les problèmes d’alcoolisme du couple, le romancier a besoin de la boisson comme stimulant lorsqu’il écrit ; quant à Denyse, il semble que ce soit pour tenir compagnie à son mari. « Entre eux naît une passion faite de sexe, de jalousie, de disputes et d’alcool », note un biographe. Cette destruction mutuelle alimente directement les romans de la période — En cas de malheur, Le Fils, Les Complices sont écrits dans ce contexte d’alcoolisme conjugal.
Certains m’ont vu travailler au vin rouge, d’autres au cidre, au muscadet, au whisky, au grog, que sais-je ? Jamais saoul ? Non, à cette époque, je tenais vraiment le coup…
Cette phrase, avec son mélange de désinvolture et de dénégation, pourrait sortir directement de la bouche de l’un de ses personnages — le P.M. Ashbridge qui vérifie dans le miroir que « ça ne se voit pas », le Steve Hogan qui se persuade qu’il « tient le coup ». La frontière entre l’auteur et ses créatures s’amincit ici jusqu’à la transparence.
De Zola à Simenon : un déterminisme déplacé
La tradition littéraire française de l’alcoolisme romanesque commence avec L’Assommoir de Zola (1877), où l’alcool est un poison social, un instrument de déterminisme héréditaire et environnemental qui broie le prolétariat. Chez Zola, Coupeau boit parce qu’il est ouvrier et ne peut échapper à son milieu.
Simenon opère un déplacement fondamental. Ses alcooliques ne sont pas des prolétaires écrasés par le capitalisme industriel mais des bourgeois — avocats, médecins, acteurs, employés de bureau — dont la boisson révèle le vide au cœur de la respectabilité. Loursat boit non parce qu’il manque de tout, mais parce qu’il possède tout sauf l’essentiel. Le déterminisme passe du biologique et du collectif (Zola) au psychologique et à l’individuel (Simenon).
L’œuvre de Simenon est hantée par le fantasme de la rupture avec le conformisme petit-bourgeois, le désir d’une dérive que l’auteur a lui-même appelée le « passage de la ligne ».
L’alcool est l’agent le plus fréquent de ce « passage » — ce moment où le personnage franchit une frontière invisible et devient autre, révélant sous le masque social l’être que Simenon cherchait obstinément à saisir.
Conclusion — Du zinc au gouffre
Le parcours de l’alcool à travers l’œuvre de Simenon dessine une trajectoire saisissante. D’un côté du spectre, le comptoir de zinc du bistrot parisien où Maigret, accoudé à la bière et au calvados, observe l’humanité avec une compréhension patiente, quasi fraternelle. De l’autre, le gouffre — le fond de la bouteille, le « Trou » de Betty, le « tunnel » de Steve Hogan, la nuit américaine sans fin.
La double fonction de l’alcool dans l’œuvre reflète la double nature du projet simenonien. Chez Maigret, l’alcool est un outil de compréhension humaine, un lubrifiant social qui ancre le commissaire dans le réel et lui permet de pénétrer les milieux, de délier les langues, de créer cette intimité fugace entre un policier et un suspect à laquelle le roman policier classique ne s’était jamais intéressé. Dans les romans durs, l’alcool est un accélérateur de vérité qui précipite la chute — il ne connecte pas, il isole ; il ne révèle pas l’autre, il met à nu le sujet lui-même, dans ce qu’il a de plus fragile et de plus vrai.
Dans les deux cas, l’alcool agit comme un solvant. Mais le solvant peut servir à nettoyer — c’est son usage chez Maigret, qui dissout les faux-semblants pour faire apparaître la vérité d’une affaire — ou à corroder, c’est son usage dans les romans durs, où il attaque le personnage jusqu’à l’os.
Et derrière tous ces personnages, il y a l’auteur. Simenon qui buvait du vin rouge en écrivant les Maigret parisiens, du cidre pour les enquêtes normandes, du whisky pour les romans américains. Simenon qui avait besoin de ce « petit décalage avec le monde » pour que ses personnages deviennent « plus réels que les gens qu’il croisait dans la rue ». Simenon qui a traversé tout le spectre — de la bière liégeoise au whisky du Connecticut, des crises avec Denyse au silence final de Lausanne — et qui a transposé chaque station de ce parcours dans une œuvre d’une cohérence souterraine et d’une puissance intacte.
Le titre Le Fond de la bouteille prend alors tout son sens. Au fond de la bouteille, il y a le fond de l’homme. Et c’est peut-être là, dans cette équivalence entre l’ivresse et la nudité psychique, que réside la contribution la plus profonde de Simenon à la littérature du vingtième siècle : cette conviction que la vérité humaine ne se révèle qu’au prix d’une dissolution, que le masque social ne cède que sous l’effet d’un solvant, et que l’écriture elle-même, pour Simenon, relevait d’une ivresse méthodique dont l’œuvre entière est le précipité le plus pur.
Références
- Alavoine, Bernard. Georges Simenon et le monde sensible. Encrage, 2017.
- Carly, Michel. Simenon et les femmes. Omnibus, 2022.
- Carly, Michel. Maigret, traversées de Paris. Omnibus.
- Dubois, Jacques. Les Romans de Simenon. Armand Colin, 1992.
- Dubois, Jacques (dir.). Romans, Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2003-2009.
- Mercier, Paul. La Botte secrète de Maigret : le verre de cognac. CLPCF, 1997.
- Sacré, Jacques. Bon appétit, commissaire Maigret. Vives Lettres, 2002.
- Wenger, Murielle. « Maigret et la boisson : la panoplie du commissaire ». trussel.com.
- Wenger, Murielle. « Bars, bistrots, cafés et restaurants ». trussel.com.
- Cahiers Simenon, n°8 : « Boire et Manger ». Les Amis de Georges Simenon, c. 1994.
- Blog Simenon-Simenon. « Simenon, Maigret et l’alcool ». simenon-simenon.com, 2018.
- Raynal, Patrick. Préface aux Romans américains. Omnibus, 2009.