Café Simenon
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Synthse Claude

Du calvados de Maigret aux ivresses destructrices des romans durs

Introduction — Une œuvre imbibée

L’œuvre de Georges Simenon ne se lit pas, elle s’infuse. Entre la pluie fine qui cingle les quais de la Seine et l’odeur de tabac froid des bureaux du Quai des Orfèvres, entre les brumes des canaux flamands et la lumière crue des bars américains, une substance sature l’espace, les poumons et les âmes : l’alcool.

Au-delà des centaines de titres qui composent son corpus — soixante-quinze romans de Maigret, cent dix-sept « romans durs », sans compter les nouvelles et les textes autobiographiques —, c’est une exploration des profondeurs de la condition humaine qui s’y mène, une plongée dans les méandres de l’âme individuelle et collective. Pour pénétrer ces abîmes, Simenon a armé ses personnages d’un instrument paradoxal, à la fois vecteur de communion et de solitude, de lucidité et d’aveuglement : la boisson.

J’ai toujours eu besoin d’un verre à portée de main pour écrire. Non pas pour m’enivrer, mais pour garder ce petit décalage avec le monde qui permet aux personnages de devenir plus réels que les gens que je croise dans la rue.

— Georges Simenon , Mémoires intimes (1981)

Cet aveu tardif éclaire l’ensemble de l’œuvre d’une lumière crue. Présent dans pratiquement toutes ses pages, des enquêtes du commissaire Maigret aux tragédies intimes des « romans durs », l’alcool n’est jamais un simple décor ni une habitude anecdotique. Il est une force active, un révélateur de caractères, un moteur narratif et un véritable filtre à travers lequel Simenon observe et dissèque le monde. On pourrait affirmer sans excès que l’ensemble de son œuvre est « imbibée d’alcool », tant la boisson y est omniprésente, sous toutes ses formes et pour toutes les raisons imaginables.

Pourtant, réduire cette présence à un simple décor de polar ou à un reflet des mœurs de l’époque serait une erreur fondamentale. L’alcool fonctionne chez Simenon comme un solvant : il dissout les masques sociaux, attaque le vernis des convenances, met à nu la vérité des êtres. Mais ce solvant agit de manière bien différente selon que l’on se trouve dans l’univers de Maigret ou dans celui des romans durs. Chez le commissaire, il réduit les distances, il dissout les défenses du témoin, du suspect, de l’interlocuteur — il ouvre un passage vers l’identification et la compréhension. Dans les romans durs, il dissout le personnage lui-même — il ouvre un passage vers le gouffre.

Cette dualité prend racine dans la biographie de l’auteur. Reporter à la Gazette de Liège à seize ans, Simenon fréquente le groupe bohème de La Caque — cercle d’artistes en herbe qui pratiquent des « séances orgiaco-mystiques » dans un grenier derrière l’église Saint-Pholien, mêlant alcool et discussions philosophiques. Plus tard, à Cannes puis en Amérique, les crises d’alcoolisme conjugal avec sa seconde épouse Denyse Ouimet alimenteront directement les romans les plus noirs de la période. Simenon a traversé tout le spectre — de la bière liégeoise de sa jeunesse au whisky américain de la maturité — et chaque station de ce parcours a laissé sa marque dans l’œuvre.

Cette étude se propose d’analyser le rôle multiforme de l’alcool dans l’univers simenonien, en examinant ses fonctions narratives, ses variantes sémantiques, ses origines biographiques et stylistiques, et en le considérant comme un thème central qui offre une clé de lecture essentielle pour comprendre la philosophie de l’auteur. De la bière consommée avec une régularité quasi mécanique par le commissaire Maigret au whisky qui conduit à la déchéance dans les romans noirs, nous verrons comment l’absorption d’alcool devient un langage en soi, un rituel qui structure le récit et en révèle les tensions les plus profondes.


I. L’alcool chez Maigret — Boire pour comprendre

Pour Jules Maigret, l’alcool n’est pas un vice, c’est une interface. Contrairement aux détectives de la tradition anglo-saxonne — un Sherlock Holmes qui déduit, un Hercule Poirot qui raisonne —, Maigret, lui, s’imprègne. Il se met au diapason de son environnement, absorbe les ambiances, laisse la vérité sourdre plutôt qu’il ne la traque. Et l’instrument privilégié de cette imprégnation, c’est le verre.

« Je n’ai jamais essayé de comprendre avec mon intelligence. J’essaie de comprendre avec tout mon être. »

— Georges Simenon , Les Mémoires de Maigret (1951)

Les comptoirs de l’enquête : bars, bistrots et brasseries

Dans l’univers de Maigret, le bistrot n’est pas un lieu de perdition mais un territoire d’enquête. Murielle Wenger, dans son étude minutieuse du corpus, a recensé environ trois cent cinquante mentions d’établissements de boisson — bistrots, cafés, brasseries, restaurants — dans les soixante-quinze romans de la série. C’est là, accoudé au zinc, un verre à la main, que le commissaire est à sa place : une position qui lui permet d’être à la fois observateur et participant, jamais tout à fait client, jamais tout à fait flic.

Le bistrot simenonien fonctionne comme un espace de démocratie liquide : le ministre y croise le clochard, et sous l’effet de la boisson, les barrières de classe s’estompent. Maigret peut alors prendre le pouls d’un quartier, observer les habitués, laisser les confidences venir à lui. Les patrons de bar occupent dans son panthéon personnel une place à part — il les traite souvent avec plus d’égards que les juges d’instruction. Ces gardiens de la mémoire locale savent qui boit quoi, à quelle heure, avec qui. Et surtout, ils remarquent quand quelqu’un boit différemment depuis quelques jours.

Le Chien jaune

Maigret

1931

Concarneau sous la tempête. Au café de l’Hôtel de l’Amiral — « une longue salle assez morne, au plancher gris semé de sciure de bois, aux tables de marbre, qu’attristent encore les vitraux verts des fenêtres » — Maigret s’installe parmi les notables et leurs parties de cartes, leurs Pernods et leurs Calvados du soir, tandis que dehors rôde un mystérieux chien jaune.

Ce café de l’Amiral, avec ses vitraux verdâtres derrière lesquels « c’est à peine si on devine des silhouettes », est décrit comme un « monstrueux aquarium » — image saisissante qui résume la fonction du bistrot chez Simenon : un espace transparent où l’on observe les êtres comme des poissons dans un bocal. C’est d’ailleurs dans la bouteille de calvados « à grosse panse » de l’Amiral que Maigret découvrira les grains de poudre blanche — la strychnine destinée à empoisonner le groupe des notables. L’alcool du terroir, contaminé, devient le vecteur du crime : il fallait connaître les habitudes des buveurs pour savoir où glisser le poison.

Le décor de ces établissements, tel que Simenon les brosse par touches rapides, évoque les photographies en noir et blanc de Doisneau ou de Brassaï : le comptoir de zinc, la sciure sur le plancher gris, les vitraux verdâtres, la fumée de tabac qui s’étire autour des lampes, les bouts de cigare par terre. Chaque bistrot est un microcosme social où le commissaire observe, écoute, s’imprègne. Chez l’Auvergnat de la rue Lhomond, dans Maigret en meublé, il apprécie le ragoût de mouton qui lui causera une soif inextinguible. Dans le petit bar normand du quai des Grands-Augustins, dans Maigret s’amuse, il savoure une sole normande avant de terminer par un café et un calvados partagé avec un témoin. L’enquête avance à la vitesse du verre qu’on remplit.

Souvent, le commissaire entre dans un bar et commande sans un mot. Il laisse l’odeur du lieu — ce mélange de sciure mouillée, de tabac froid et de vin chaud — pénétrer ses pores. C’est ce qu’il appelle « faire l’éponge » : absorber l’atmosphère jusqu’à ce que la vérité, d’elle-même, finisse par sourdre.

La Brasserie Dauphine : extension du Quai des Orfèvres

Parmi tous les établissements du corpus, la Brasserie Dauphine occupe une place à part. Murielle Wenger la compte séparément des autres brasseries, « puisque plutôt qu’un simple lieu où se restaurer, elle est devenue comme une annexe, une extension du bureau de Maigret ». Située juste au coin de la place Dauphine, à deux pas du 36 quai des Orfèvres, la Brasserie est une invention de Simenon — même si un blogueur a avancé qu’elle pourrait être inspirée du Café Restaurant Aux Trois Marchés, rue de Harlay, aujourd’hui disparu. Les lecteurs identifient volontiers La Taverne Henri IV, à l’ouverture de la place Dauphine, comme son avatar réel.

Maigret eut la gentillesse, en son absence, de commander deux autres pernods à la Brasserie Dauphine. Cela lui donnait non seulement des bouffées du temps de la rue de la Lune, mais des bouffées du Midi, en particulier d’un petit caboulot de Cannes où il avait enquêté jadis et, du coup, l’affaire devenait différente des autres, prenait presque l’allure d’un devoir de vacances.

— Georges Simenon , Maigret et la Grande Perche (1951)

On saisit ici le mécanisme : l’alcool, chez Maigret, ne trouble pas la pensée — il la déplace, lui donne un angle nouveau. Un pernod à la Dauphine, et voilà que l’affaire « devient différente des autres ». La Brasserie propose bien plus que des boissons : on y déguste une carte copieuse où le veau semble occuper la place d’honneur — blanquette de veau « avec une sauce d’un jaune doré, très parfumée », ragoût de veau, tête de veau, foie de veau en papillotes, ris de veau aux champignons. C’est une cuisine de famille transposée dans l’espace professionnel, comme si Mme Maigret avait installé ses fourneaux au coin du Quai des Orfèvres. Et lors des interrogatoires-marathons, c’est de la Dauphine que viennent les bières et les sandwiches — pour les inspecteurs comme pour les suspects. Personne ne reste le ventre vide dans un Maigret.

On n’y boit pas pour s’enivrer, mais pour « faire le point ». Le demi de bière, avec son col de mousse blanche, est l’image même de la patience de Maigret. Il attend que la « pâte » de l’enquête lève, tout comme il regarde sa bière s’éventer lentement. C’est l’alcool de la temporalité étirée, typique de cet ennui policier que Simenon décrit mieux que quiconque.

La panoplie des boissons : une hiérarchie révélatrice

L’étude statistique de Wenger sur les boissons effectivement consommées par Maigret au fil des soixante-quatorze romans d’enquête révèle un éclectisme remarquable. La bière domine sans surprise — elle apparaît dans soixante-huit romans, les fameux « demis » que le commissaire avale accoudé au zinc. Suivent le cognac ou la fine dans trente-cinq romans, les eaux-de-vie (prunelle, framboise et autres) dans vingt-quatre, le calvados dans vingt-trois, le marc dans dix-sept, l’armagnac dans douze, et le whisky dans onze. En moyenne, ce sont pas moins de cinq catégories de boissons différentes que l’on retrouve dans chaque roman — un chiffre qui augmente au fil du corpus, comme si l’éclectisme grandissait avec l’expérience.

On le taquinait, Quai des Orfèvres, sur cette manie. S’il commençait une enquête au calvados, par exemple, c’est au calvados qu’il la continuait, de sorte qu’il y avait des enquêtes à la bière, des enquêtes au vin rouge, il y en avait même eu au whisky.

— Georges Simenon , Maigret se trompe (1953)

Cette « manie » est en réalité une méthode. Chaque enquête a sa tonalité, son atmosphère, et la boisson en est le diapason. Le commissaire ne choisit pas rationnellement — il se laisse porter par l’ambiance du lieu, du milieu social, de la saison. Une affaire dans un port breton ou le bocage normand appelle le calvados ; une enquête dans les milieux bourgeois, l’armagnac ; une nuit de filature sous la pluie, le grog au rhum. La boisson ancre le commissaire dans le réel, l’accorde au monde qu’il observe. Le roman qui déploie le plus grand nombre de catégories est Maigret, avec onze sortes de boissons différentes — le commissaire étant à la retraite, il peut, en quelque sorte, se lâcher.

Cette diversité n’est pas une simple fantaisie. Chaque boisson possède une portée sémantique propre et s’inscrit dans un contexte précis. L’alcool n’est pas un carburant universel, mais un ensemble d’outils sensoriels que Maigret utilise pour moduler son approche et s’adapter à l’environnement qu’il doit comprendre.

Le calvados occupe une place singulière dans la panoplie, présent dans vingt-trois romans de la série. C’est l’alcool de la France profonde, de la Normandie intérieure, des bars de province qui « sentent le calvados à plein nez ». Il accompagne les enquêtes hors de Paris, celles où Maigret retrouve les odeurs de la campagne, la lenteur du temps provincial, les secrets enfouis des petites villes.

Il accepta le petit verre que le patron lui tendait. C’était un calvados de derrière les fagots, ambré, qui sentait la pomme et la terre. En le buvant, Maigret sentit que l’enquête changeait de rythme. On n’était plus dans la chasse, on était dans l’attente.

— Georges Simenon , Maigret et son mort (1948)

Le calvados opère ici comme un changement de tempo narratif : il marque le passage de l’action à la réflexion, de la poursuite à l’imprégnation. C’est un alcool qui demande du temps — comme le commissaire lui-même. Sa dimension est presque eucharistique : on le boit d’un trait pour se donner du courage avant une arrestation, ou lentement, goutte à goutte, pour faire parler un suspect récalcitrant. C’est le signe d’une humanité partagée au-delà du bien et du mal.

Le cognac — ou fine, qui désigne la même boisson dans le corpus — est l’alcool fort le plus consommé par Maigret, présent dans trente-cinq romans. Paul Mercier lui a consacré un livre entier, La Botte secrète de Maigret, car sa fonction dépasse de loin la simple consommation. La bouteille que Maigret garde dans le placard de son bureau au Quai des Orfèvres est un instrument d’interrogatoire à part entière. Le verre offert au suspect ne vise pas à l’enivrer mais à créer un espace de confiance, un moment de suspension où les défenses tombent.

L’armagnac, quant à lui, fait figure d’alcool noble dans le corpus. Jacques Sacré note qu’il est de ceux « que l’on ne prend qu’à certaines occasions ou dans certains milieux ». On le trouve dans les cristaux taillés du juge Forlacroix dans La Maison du juge, dans les fins de repas chez Mélanie dans Cécile est morte — où l’armagnac « d’origine contrôlée » plonge Maigret et un criminologue américain dans une béatitude de bon aloi : « Ils avaient chaud. Ils étaient béats. L’armagnac parfumait l’air et les palais. » Consommé dans seulement douze romans, l’armagnac reste le signe d’un monde à part, celui des belles demeures et des vieux millésimes.

La méthode Maigret : le solvant de la compréhension

La véritable fonction de l’alcool pour Maigret dépasse largement le simple plaisir ou la nécessité sociale. Il constitue le cœur même de sa méthode d’investigation, que l’on pourrait qualifier de passive et intuitive. Contrairement aux détectives analytiques, Maigret opère par immersion et osmose. Il rôde, il hume l’atmosphère, il écoute et, surtout, il attend. Luc Delisse décrit cette méthode comme une « torpeur redoutable et trompeuse », un état second que le commissaire atteint précisément grâce à l’alcool. La boisson agit comme un solvant qui dissout la membrane séparant le policier de son milieu, lui permettant de se fondre dans les profondeurs d’une réalité opaque et d’atteindre un état de conscience modifié, plus réceptif aux ambiances et aux non-dits.

Ce n’est pas l’analyse rationnelle qui lui permet de résoudre les crimes, mais une sorte de « magie » intuitive, une capacité à se mettre à la place de l’autre, à comprendre ses motivations les plus profondes. L’alcool facilite cette transformation intérieure, cette « capillarité » qui lui permet de « se glisser dans une autre peau » et de fusionner avec le milieu qu’il investigue. C’est dans cet état de torpeur concentrée que la vérité finit par sourdre, non pas comme le fruit d’une déduction logique, mais comme une évidence qui s’impose à lui. Les aveux qu’il obtient si fréquemment ne sont pas le résultat d’un interrogatoire musclé, mais la conséquence de cette empathie presque surnaturelle. Le coupable, face à un homme qui semble le comprendre de l’intérieur, n’a plus d’autre issue que de se livrer.

C’est peut-être dans Maigret et le client du samedi que Simenon théorise le mieux ce rapport presque mystique à l’ivresse. Lorsque Léonard Planchon débarque chez le commissaire, imprégné d’alcool, Maigret ne le rejette pas. Au contraire, il le sert.

L’homme avait bu avant de se présenter. Il avouait qu’il buvait chaque soir et, si le commissaire lui avait servi de l’alcool, c’est que l’autre en avait besoin. Les alcooliques s’enfoncent volontiers dans un monde à eux, qui ressemble au monde véritable, mais avec un certain décalage qu’il n’est pas toujours facile de déceler. Et eux aussi sont sincères.

— Georges Simenon , Maigret et le client du samedi (1962)

Maigret et le client du samedi

Maigret

1962

Un homme défiguré par un bec-de-lièvre vient se confesser chaque samedi chez Maigret. Il veut tuer sa femme et l’amant de celle-ci. L’alcool est ici le seul langage possible pour exprimer une souffrance qui n’a plus de mots.

Cette notion de « sincérité décalée » est cruciale. Pour Simenon, l’alcool n’est pas un masque qui cache la vérité, c’est un projecteur qui éclaire une vérité que la sobriété — et ses conventions sociales — rend invisible. Planchon, dans son ivresse, n’est pas un menteur ; il est un homme dont les parois intérieures sont devenues poreuses. Le commissaire ne condamne pas les alcooliques : il reconnaît que leur « monde à eux » est un monde de sincérité — décalé, certes, mais sincère. Le cognac sorti du placard du bureau est un geste de compréhension autant que de tactique policière. Bien que cet aveu serve l’enquête, il pointe déjà vers une fonction plus sombre de la boisson : celle d’abraser les défenses psychologiques, de forcer l’expression d’une vulnérabilité. Ce motif, où l’alcool agit comme un révélateur de faiblesse plutôt que comme un simple outil de concentration, annonce la dimension tragique qu’il prendra dans les « romans durs ».

Jean-Baptiste Baronian souligne que cette approche fait de chaque enquête de Maigret une aventure philosophique. Le commissaire mène ses investigations selon sa propre vision du monde, et ses pauses bistrot sont des moments clés de ce processus. En buvant un verre, il ne fait pas que se désaltérer ; il se met en condition, il médite, il laisse les pièces du puzzle s’assembler dans son esprit. L’alcool devient ainsi le catalyseur de sa sagesse pragmatique, l’outil qui lui permet de percer les apparences sociales pour atteindre l’« homme nu », cette essence de l’être que Simenon cherchait à révéler. Le roman Maigret en meublé est un exemple parfait de ce fonctionnement : sur une enquête de quatre jours, le commissaire consomme une quantité impressionnante d’alcool varié — prunelles, apéritifs, vin rouge, calvados, chartreuse, bière, vin blanc —, chaque verre participant de cette lente immersion dans le milieu qu’il doit comprendre.

Le rempart domestique : la prunelle du boulevard Richard-Lenoir

Si l’alcool de l’enquête est erratique, changeant selon le quartier ou l’interlocuteur, l’alcool du foyer est immuable. De toutes les boissons de Maigret, la plus intime est sans doute la prunelle. Ce flacon d’eau-de-vie, envoyé par la famille alsacienne de Mme Maigret, trône en permanence sur le buffet de l’appartement du boulevard Richard-Lenoir. C’est la boisson du retour tardif, du moment où le commissaire rentre épuisé. Il se sert un verre de prunelle dans la pénombre, parfois deux, tandis que sa femme dort déjà.

La prunelle est un alcool domestique, contrôlé, rassurant. Elle symbolise l’ancrage de Maigret dans un foyer stable — tout ce que les personnages des romans durs ont perdu ou n’ont jamais eu. Dans Maigret en meublé, quand Mme Maigret est partie en Alsace soigner sa sœur, le commissaire se retrouve seul et « rend encore visite au buffet » pour un deuxième verre — comme si l’absence de sa femme relâchait légèrement la discipline domestique. Mais même seul, il ne dérape jamais.

Cette consommation domestique remplit des fonctions narratives essentielles. Elle marque d’abord une frontière éthique : en buvant un alcool « maison », Maigret se réancre dans son identité de petit-bourgeois honnête. C’est une purification par le sucre et le fruit après l’amertume du genièvre des bouges. Elle est ensuite un vecteur de communion silencieuse : c’est souvent devant ce petit verre que Maigret ne dit rien, mais que sa femme comprend tout. Et elle garantit enfin un ordre du monde : tant qu’il y a de la liqueur de prune dans le placard, le monde n’est pas totalement perdu. C’est l’antithèse absolue des whiskies des romans américains qui mènent à la folie.

Il est crucial de noter, par contraste, que Mme Maigret ne boit presque jamais. Elle sert l’alcool, elle le prépare, elle le surveille, mais elle reste le pôle de sobriété du commissaire. Si Mme Maigret venait à boire, l’univers de Maigret s’effondrerait. Elle est l’ancrage, la limite entre le monde de la règle et le monde du « décalage ».

Il existe un moment particulier où l’alcool change de statut au sein du foyer : la maladie. Dans Maigret se défend ou Mon ami Maigret, le commissaire grippé devient l’objet des soins de son épouse. Le grog — rhum, eau chaude, sucre, citron — acquiert alors la dimension d’un sacrement de guérison.

Il sentait la chaleur du grog descendre dans sa poitrine, une chaleur lourde, bienfaisante, qui semblait dissoudre la fatigue accumulée depuis quarante-huit heures.

— Georges Simenon , Maigret et son mort (1948)

Dissoudre la fatigue — et non la conscience. C’est toute la différence avec les personnages des romans durs, chez qui l’alcool dissout bien autre chose.

Maigret est-il alcoolique ?

La question, posée frontalement par le blog Simenon-Simenon, mérite d’être examinée avec le sérieux clinique que Simenon aurait lui-même apprécié. L’analyse détaillée de Maigret en meublé est édifiante. Le premier jour : deux apéritifs à la Brasserie Dauphine, deux verres de vin au dîner dans un restaurant près de la Bastille, un calvados dans un bar avant le cinéma, un autre calvados après, puis vraisemblablement un verre de prunelle en rentrant. Le deuxième jour : un verre de prunelle après le déjeuner, un second, puis deux verres de chartreuse chez Mademoiselle Clément. Le troisième jour : trois verres de vin blanc à huit heures du matin chez un Auvergnat — « un petit coup de blanc, commanda-t-il ».

Si sa consommation de bière, régulièrement de cinq à six verres par jour, voire jusqu’à dix dans certaines enquêtes, sans compter le vin ou les digestifs, correspond à la définition de l’alcoolisme chronique de l’Organisation mondiale de la santé, qui insiste sur la régularité plus que sur l’immodération, Maigret ne correspond pas au stéréotype de l’alcoolique déchu. La conclusion de l’étude est sans appel : le commissaire dépasse « allègrement le seuil des trois verres d’alcool par jour, rien qu’en consommation de bières ». Le docteur Pardon, son ami médecin, le lui rappelle régulièrement et l’on ne s’étonnera pas que Maigret se fâche soit l’un des six romans sans bière : privé de houblon, le commissaire est naturellement irrité.

Et pourtant, jamais l’alcool n’altère son jugement ni la qualité de son travail. Voilà la nuance essentielle : Maigret boit avec les gens, jamais contre eux ni contre lui-même. Sa consommation est sociale, fonctionnelle, ritualisée. Elle l’ancre dans le monde au lieu de l’en extraire. Comme l’écrit Jacques Sacré, l’alcool chez Maigret fait partie de l’« outillage » du commissaire, au même titre que sa pipe et son pardessus à col de velours.

L’alcool n’est donc pas une faiblesse, mais la discipline même de son art, la technique qui lui permet d’accomplir son travail avec une efficacité redoutable.


II. L’alcool dans les romans durs — Boire pour fuir, boire pour se détruire

L’inversion est fondamentale. Là où Maigret boit pour s’ouvrir au monde, les protagonistes des romans durs boivent pour s’en couper. L’alcool constitue l’un des motifs les plus puissants et les plus structurants de l’œuvre non policière de Georges Simenon. Là où le commissaire boit pour comprendre — sa bière, son calvados, son cognac fonctionnant comme autant d’outils d’investigation —, les protagonistes des romans durs boivent pour oublier, pour fuir, ou pour se détruire. Cette ligne de partage révèle une vision complexe et profondément ambivalente de l’alcool, nourrie par l’expérience personnelle d’un romancier qui avouait lui-même avoir eu besoin de la boisson comme « stimulant » lorsqu’il écrivait.

Le roman de Simenon n’est donc pas une chronique : c’est une crise.

— Georges Simenon , Jacques Dubois, Les Romans de Simenon (1992)

Des Inconnus dans la maison (1940) au Chat (1967), en passant par Feux rouges (1953) et Trois chambres à Manhattan (1946), l’alcool irrigue les romans durs comme un sang noir, symptôme d’une crise existentielle que le critique Jacques Dubois a su formuler avec précision.

L’homme nu et la bouteille : anatomie d’un motif récurrent

Pour saisir la fonction de l’alcool dans les romans durs, il faut d’abord comprendre ce que signifie cette catégorie. Le « roman dur » — expression que Simenon lui-même a fini par adopter — désigne ses quelque cent dix-sept romans non policiers, ceux où, même si le crime est parfois présent, il n’est jamais le moteur du récit : pas de figure d’enquêteur, pas de résolution méthodique d’une énigme, mais un univers romanesque centré sur la crise du sujet, un conflit de l’homme avec lui-même. Simenon y cherchait à atteindre ce qu’il appelait « l’homme nu » — le personnage dépouillé de ses masques sociaux, réduit à sa vérité essentielle.

Or, l’alcool est précisément l’agent chimique de ce dépouillement. Roman après roman, c’est la bouteille qui précipite la chute du masque.

Les Inconnus dans la maison

Roman dur

1940

Hector Loursat, avocat brillant de Moulins, s’est enfermé depuis dix-huit ans dans son hôtel particulier avec ses livres et ses trois bouteilles quotidiennes de bourgogne — sa « provision pour la journée ». L’alcool a transformé cet homme de loi en reclus misanthrope, jusqu’au soir où un coup de feu dans le grenier le force à sortir de sa torpeur.

Feux rouges

Roman dur

1953

Steve Hogan, employé de bureau new-yorkais, s’enfonce de bar en bar dans ce qu’il appelle lui-même « le tunnel » — cet espace psychique obscur où ses ressentiments enfouis remontent à la surface. Un week-end du Labor Day, une route, une femme qui disparaît, un forçat évadé : le roman le plus explicitement « alcoolique » de Simenon.

Trois chambres à Manhattan

Roman dur

1946

François Combe, acteur français en exil à New York, erre dans la nuit de scotch en scotch, cherchant dans l’ivresse ce que la lucidité lui refuse : le contact humain. Sa rencontre avec Kay, à trois heures du matin dans un bar, représente le miracle fragile de deux solitudes alcoolisées qui se rejoignent.

Le Fond de la bouteille

Roman dur

1949

En Arizona, l’avocat P.M. Ashbridge mène une vie respectable quand son frère Donald, évadé de prison, surgit dans la nuit. Pendant que la rivière Santa Cruz monte, les deux frères s’affrontent autour du whisky, déterrant les rancœurs familiales. Le titre dit tout : au fond de la bouteille, il y a le fond de l’homme.

La liste est longue et remarquablement cohérente. On pourrait y ajouter Maugin dans Les Volets verts (1950), qui ouvre son armoire à pharmacie où il garde une flasque de cognac — « ce n’était pas par plaisir, ni par vice, mais parce que c’était indispensable s’il voulait rester debout ».

Il lui fallait sa dose (..) pour retrouver son aplomb, pour redevenir ce Maugin que le public attendait, ce bloc de certitude qui, au fond, tremblait de peur.

— Georges Simenon , Les Volets verts (1950)

Ou Betty (1961), seule héroïne simenonienne à chercher activement la dégradation par l’alcool. Ou encore Malétras, dans Le Bilan Malétras (1948), dont l’alcool devient le seul interlocuteur après un crime accidentel.

Le monde n’était plus tout à fait le même. Les arêtes des objets semblaient s’être amollies. Il y avait entre lui et les autres une épaisseur nouvelle, une sorte de coton protecteur qui rendait les sons plus sourds et les visages plus lointains.

— Georges Simenon , Le Bilan Malétras (1948)

Ce « coton protecteur » est une image parfaite de ce que l’alcool produit dans les romans durs : non pas la clarté de Maigret, mais un flou qui protège autant qu’il isole.

Le bourgogne de Loursat et le gros rouge de Maugin : une géographie sociale de l’ivresse

L’un des aspects les plus remarquables du traitement de l’alcool dans les romans durs est sa précision sociologique. Simenon ne fait jamais boire n’importe quoi à n’importe qui. Le choix de la boisson fonctionne comme un marqueur de classe, de situation et de psychologie.

Loursat, bourgeois déchu mais toujours propriétaire de son hôtel particulier, reste fidèle à son bourgogne — jamais de spiritueux, jamais de vin ordinaire. « Il y avait des alcools et des liqueurs… Loursat n’en buvait jamais. » Sa fidélité au vin noble est un acte de classe autant que d’habitude : même dans la déchéance, il conserve le goût de son milieu. C’est un éthylisme rancunier, celui d’un homme qui refuse la société bourgeoise mais ne peut s’empêcher d’en porter les signes. Et pourtant, note Simenon avec ironie : « Tout ivrogne et sauvage qu’il fût devenu, il faisait encore partie de la société. »

Les Volets verts

Roman dur

1950

Émile Maugin, acteur au sommet de sa gloire, vit sous la menace d’un cœur malade. Il boit du gros rouge dans les bouis-bouis comme pour retrouver le goût de ses origines populaires, puis du cognac à l’entracte pour « tenir ». Son médecin le met en garde ; sa femme le surveille. Le roman est un portrait d’homme au bord de l’effondrement, porté par l’une des plus belles écritures de Simenon.

Il buvait du vin de table, du gros rouge qui tache, avec la même ferveur qu’il aurait mise à boire un grand cru, parce que c’était le goût de son enfance pauvre qu’il cherchait au fond du verre.

— Georges Simenon , Les Volets verts (1950)

Maugin incarne une trajectoire inverse de Loursat : lui boit le gros rouge de son enfance populaire — « il s’arrêtait dans les cafés, les bouis-bouis miteux, pour s’enfiler deux verres de gros rouge » — avant de passer au cognac au théâtre, « parce que cela produisait le même effet dans un moindre volume ». Le passage du vin au spiritueux concentré trace la courbe de son déclin : il lui faut de plus en plus d’efficacité pour de moins en moins de plaisir.

Il buvait lentement, par petites gorgées, comme s’il eût voulu s’imprégner de l’amertume du genièvre. Autour de lui, le silence de la ville morte semblait peser sur les épaules des rares clients du café.

— Georges Simenon , Le Bourgmestre de Furnes (1939)

Le genièvre — alcool des Flandres, de la Belgique profonde — ramène Simenon à ses propres origines liégeoises. Le Bourgmestre boit le genièvre de son pays comme Loursat boit le bourgogne de sa classe : par fidélité à ce qu’il est, même quand ce qu’il est le détruit.

Le champagne, quant à lui, signale toujours l’artifice et la décadence : dans Ceux de la soif, une comtesse impose son style de vie sur une île des Galápagos à coups de champagne et de whisky importés, jusqu’à ce que la pénurie provoque la violence et le meurtre. Et le vin rouge quotidien est le compagnon des alcoolismes silencieux — la Juliette de La Vieille (1959), habituée au vin ordinaire par un mari buveur, incarne cette ivresse sans éclat qui aboutit pourtant à la défenestration.

Le whisky américain : les romans de l’exil

La « période américaine » de Simenon (1945-1955) — dix années passées entre New York, le Connecticut, la Floride et l’Arizona — ne marque pas seulement un changement de décor. Elle opère un changement de palette éthylique qui reflète un déplacement existentiel profond. Le calvados, le vin, le marc — les alcools de la France profonde — cèdent la place au whisky, au bourbon, au rye, aux doubles Martini. L’Amérique de Simenon est celle du swing et du jazz, des peintures d’Edward Hopper ; ses romans américains sont des Nighthawks littéraires, peuplés de personnages solitaires attablés devant un verre dans la lumière crue d’un bar nocturne.

Dans Le Fond de la bouteille, l’incipit installe immédiatement le whisky comme protagoniste : P.M. Ashbridge contemple le fond de son verre avec une attention quasi mystique, reculant « le plaisir de boire la dernière gorgée ». Bill le barman est « toujours aux aguets, surtout avec un client comme P.M. » — la relation entre le buveur et celui qui sert est ici celle d’un complice silencieux. Pendant que la rivière Santa Cruz monte et isole les ranchers, la communauté s’alcoolise collectivement, les réunions chez les voisins devenant des prétextes à vider les bouteilles. Le whisky révèle ce que la vie respectable d’avocat d’Arizona dissimulait : la honte d’un frère évadé de prison, la culpabilité d’avoir réussi pendant que l’autre sombrait. La dimension autobiographique est transparente : Simenon transpose ici ses propres tourments — son frère Christian, collabo rexiste pendant l’Occupation, qu’il avait aidé à fuir la Belgique, et qui avait disparu dans la Légion étrangère.

Feux rouges pousse encore plus loin le lien entre route, nuit et alcool. Simenon explicite d’entrée le mécanisme de la descente avec une précision clinique :

Il appelait ça entrer dans le tunnel, une expression à lui, pour son usage personnel, qu’il n’employait avec personne, à plus forte raison pas avec sa femme. Il savait exactement ce que cela voulait dire, en quoi consistait d’être dans le tunnel, mais, chose curieuse, quand il y était, il se refusait à le reconnaître, sauf par intermittence, pendant quelques secondes, et toujours trop tard.

— Georges Simenon , Feux rouges (1953)

La route devient un chapelet de bars, chacun marquant une station dans la descente de Steve.

La seule réalité proche, c’étaient les restaurants, les bars qui jaillissaient du noir tous les cinq ou dix miles, avec, en lettres rouges, vertes ou bleues, le nom d’une bière ou d’un whisky.

— Georges Simenon , Feux rouges (1953)

Le whisky n’est pas le Bourgogne de Loursat — un rituel solitaire dans une cave bourgeoise — mais un carburant de la fuite en avant, consommé dans des bars anonymes bordant une autoroute. L’Amérique de Simenon multiplie les occasions de boire : les bars sont partout, ouverts tard, accueillants et impersonnels. L’alcoolisme y trouve un terrain d’expansion que la France provinciale, avec ses rythmes plus lents et ses sociabilités plus contraintes, ne permettait pas de la même façon. Le bar américain n’est plus le bistrot de quartier : c’est un lieu d’anonymat total, souvent sans fenêtres, où le temps est aboli par les néons. On passe à la consommation « straight » ou « on the rocks ». C’est une ivresse plus rapide, plus agressive, qui correspond à la violence des rapports humains dans ces nouveaux décors.

Quatre figures de l’ivresse : fuite, révélation, chute et solitude

Les fonctions narratives de l’alcool dans les romans durs se laissent organiser autour de quatre pôles que traversent, à des degrés divers, la plupart des œuvres concernées.

L’alcool comme fuite et anesthésie. C’est la fonction la plus immédiatement visible. Loursat boit pour ne plus sentir l’abandon de sa femme. François Combe boit pour supporter l’exil et l’insomnie dans sa « chambre minable » de Manhattan. Maugin boit pour redevenir ce « bloc de certitude » que le public attend.

Le Coup de lune

Roman dur

1933

Joseph Timar, jeune Français débarqué au Gabon colonial, se laisse miner par le paludisme et l’alcool, accablé par la moiteur tropicale, jusqu’à sombrer dans la folie. L’alcool combiné au climat devient une triple anesthésie contre la réalité sordide du colonialisme.

Bernard Alavoine, spécialiste de Simenon à l’Université de Picardie, a montré comment l’alcool participe d’un « monde sensible » simenonien où les perceptions physiques — chaleur, odeurs, goûts — traduisent des états psychiques. L’ivresse n’est jamais seulement physiologique chez Simenon ; elle est toujours métaphysique.

L’alcool comme révélateur psychologique. Sous l’effet de la boisson, les vérités refoulées remontent. Steve Hogan, dans Feux rouges, laisse émerger sa misogynie profonde, son ressentiment envers la réussite professionnelle de sa femme Nancy, sa fascination morbide pour le criminel évadé Halligan qu’il idéalise comme un rebelle courageux contre le conformisme.

Lettre à mon juge

Roman dur

1947

Charles Alavoine, médecin de province, écrit à son juge d’instruction pour expliquer pourquoi il a tué sa maîtresse Martine. Fils d’un fermier alcoolique et suicidé, Alavoine a longtemps cru échapper à l’héritage paternel par la respectabilité bourgeoise — avant que la passion ne le ramène à ce même gouffre. « Je voudrais qu’un homme, un seul, me comprenne. Et j’aimerais que cet homme soit vous. »

Dans Lettre à mon juge, l’alcoolisme du père d’Alavoine — fermier qui se suicide après avoir dilapidé son bien — agit comme un legs transgénérationnel, une tare qui se transmet non par le sang, comme chez Zola, mais par la psyché. L’alcool ne crée rien : il révèle ce qui était déjà là, enfoui sous les conventions.

L’alcool comme déclencheur de la chute. Cette fonction est particulièrement visible dans Feux rouges, que la critique qualifie explicitement de « roman de l’alcoolisme ». La décision de Steve de s’arrêter dans un bar, puis un autre, puis un autre encore, enclenche une catastrophe irréversible. Sa femme quitte la voiture ; elle sera agressée par un forçat évadé.

Simenon donne à Steve cette petite poussée, pas même une bourrade, plutôt un coup de coude, mais c’est juste assez.

— Georges Simenon , EBSCO Research (2024)

Dans Le Fond de la bouteille, la montée des eaux de la rivière Santa Cruz enferme la communauté dans un huis clos où le whisky accélère l’inévitable confrontation fraternelle — P.M. mourra en tentant de traverser le fleuve en crue, mort vécue dans l’espoir de la rédemption.

L’alcool et la solitude. C’est le couple le plus constant de l’œuvre. Presque toute scène de boisson dans les romans durs est fondamentalement une scène de solitude — même la boisson communautaire des ranchers d’Arizona masque un isolement profond. La scène quintessentielle est celle d’un homme seul avec une bouteille. Ou d’un couple qui ne se parle plus qu’à travers l’alcool.

Dans la durée, cette marche silencieuse à travers la nuit prenait la qualité solennelle d’une marche nuptiale, et ils en étaient si conscients l’un et l’autre qu’ils se serrèrent davantage, non plus comme des amants mais comme deux êtres qui avaient longtemps erré dans la solitude et avaient enfin obtenu la grâce inespérée du contact humain.

— Georges Simenon , Trois chambres à Manhattan (1946)

L’alcool est ici à la fois le poison et le philtre — ce qui isole et ce qui, miraculeusement, permet parfois la rencontre.

L’alcool au féminin : Betty et les autres

L’alcool, dans l’univers de Simenon, n’est pas qu’une affaire d’hommes. Si les buveurs masculins dominent le corpus, plusieurs personnages féminins entretiennent avec la boisson un rapport d’une intensité singulière — un rapport que Simenon explore sans complaisance ni jugement, avec cette attention au féminin que Michel Carly a analysée dans Simenon et les femmes.

Elle buvait d’une manière qui mettait les gens mal à l’aise, non pas par soif, mais avec une sorte de rage froide, comme si elle cherchait à atteindre au plus vite un point de non-retour où plus rien, ni personne, n’aurait d’importance.

— Georges Simenon , Les Fantômes du chapelier (1949)

Cette « rage froide » distingue l’alcoolisme féminin chez Simenon de l’alcoolisme masculin. Là où les hommes — Loursat, Maugin, Steve — boivent souvent par habitude ou par fuite passive, les femmes boivent avec une forme de détermination, comme si l’autodestruction était un acte de volonté.

Betty

Roman dur

1961

Élisabeth Étamble, dite Betty, échoue un soir au bar « Le Trou » à Versailles, ivre morte, recueillie par Laure, une habituée du lieu elle-même minée par l’alcool. Entre ces deux femmes — la jeune bourgeoise à la dérive et l’aînée qui croit encore au salut — naît une relation complexe de miroir et de rivalité. L’une mourra à la place de l’autre : « C’était l’une ou l’autre. Betty avait gagné. »

Betty est le portrait le plus abouti de l’alcoolisme féminin chez Simenon. Betty boit « pour fuir la réalité », note un psychiatre dans le roman, qui ajoute qu’elle « finira à l’asile ou à la morgue ». Mais Simenon refuse cette réduction clinique. Betty n’est ni une victime passive ni un « monstre d’égoïsme inconscient » — la question reste ouverte tout au long du roman. Laure, qui la recueille, est elle-même alcoolique : les deux femmes se renvoient l’image de ce qu’elles sont et de ce qu’elles pourraient devenir. Quand Betty séduit Mario, le patron du Trou, et que Laure se suicide, c’est comme si une seule et même destinée s’était partagée entre deux corps — l’une a pris la part de mort, libérant l’autre pour un sursis incertain.

Dans La Vieille, Simenon déploie l’alcool féminin sur trois générations : la petite-fille, aventurière qui boit du whisky avec délectation hors saison et s’impose une abstinence rigoureuse le reste du temps ; Juliette, la grand-mère, habituée au gros rouge « par un mari qui lui aussi caressait la dive bouteille de façon chronique ». L’alcoolisme se transmet ici comme un héritage domestique, non par le sang mais par la vie partagée. Tante Jeanne explore un territoire voisin : Louise, belle-sœur de la protagoniste, avoue qu’elle boit, dans une famille où la mort du père — lui-même négociant en vin — a précipité la décomposition. Les femmes de cette famille sont « adictes à l’alcool, certaines au sexe » — une lucidité crue qui refuse tout euphémisme.

Il existe chez Simenon une pathologie très précise liée à l’alcoolisme féminin : celle de l’épouse qui boit seule, dans la cuisine ou la chambre, pour supporter l’étroitesse de sa vie. C’est un alcoolisme sans panache, fait de petites gorgées de liqueur de ménage ou de vin de cuisine. Pour une femme de l’époque, boire est un stigmate bien plus lourd que pour un homme : une femme qui boit est une femme qui a « renoncé à être une femme » selon les critères du temps. Elle n’est plus la gardienne du foyer, elle en devient la faille. C’est précisément cette injustice qui rend les portraits féminins de Simenon si poignants — et si modernes.


III. L’alchimie des sens — Une écriture sous influence

Avant d’être un moteur psychologique ou un marqueur social, l’alcool chez Simenon est une donnée sensorielle. Il ne s’agit pas de décrire une étiquette, mais de traduire une sensation thermique et tactile, un état du corps et de la conscience. L’écriture elle-même semble par moments devenir « liquide » ou « embrumée », comme si le solvant éthylique travaillait la prose de l’intérieur.

La température des âmes : le chaud et le froid

La géographie sensorielle de Simenon repose sur un contraste permanent entre l’humidité extérieure — la pluie poisseuse de Paris, le brouillard des canaux flamands, la moiteur des tropiques — et la brûlure intérieure de l’alcool. Le grog et la fine sont des alcools de « réchauffement » : ils servent à colmater les brèches d’un corps malmené par le climat. Simenon décrit souvent la sensation de la chaleur qui « descend » et qui « s’installe » dans l’estomac comme un petit animal familier. À l’inverse, le « petit blanc » du comptoir est décrit par sa fraîcheur agressive, celle qui réveille les sens engourdis par le manque de sommeil.

La pluie simenonienne n’est pas une averse passagère ; c’est un état permanent, une grisaille qui pénètre les vêtements et les os. Face à cette eau extérieure qui dilue les volontés, l’alcool agit comme un agent de condensation intérieure. Le calvados est l’antithèse de la pluie normande : plus l’eau tombe dehors, plus l’alcool doit être fort dedans pour maintenir l’équilibre de l’être.

L’optique de l’ivresse : le monde à travers le verre

L’usage de l’alcool permet à Simenon de modifier la focale de sa narration. L’ivresse n’est pas décrite comme un simple étourdissement, mais comme une modification structurelle de la netteté du réel. Cette approche sensorielle vient illustrer physiquement le concept de « vérité décalée ».

Sous l’effet de l’alcool, la perception se transforme selon trois phénomènes récurrents. D’abord, l’amollissement des arêtes : la réalité devient malléable, moins agressive ; les angles droits du monde social s’estompent au profit d’une fluidité où le personnage se sent, pour un temps, en sécurité. Ensuite, la distorsion de la temporalité : les secondes s’étirent ou s’accélèrent ; dans l’attente au comptoir, le temps simenonien devient visqueux, calqué sur le rythme des verres qui se vident. Enfin, et paradoxalement, une hyper-acuité sélective : l’ivresse focalise l’attention sur un détail dérisoire — le reflet d’une bouteille, une tache sur le zinc, le tic nerveux d’un voisin — tandis que le reste de l’univers s’enfonce dans une brume protectrice.

Il n’était pas ivre, du moins pas de cette ivresse qui fait tituber. Il était dans cet état de lucidité froide que donne la nuit quand on a trop bu, où chaque son semble avoir une signification particulière, où chaque visage rencontré est un reproche.

— Georges Simenon , Pied-de-bœuf (1933)

La nuit et l’alcool : le territoire de la vérité

Il est frappant de constater que dans les romans durs, l’alcool est presque toujours nocturne. Chez Maigret, on boit aussi le jour — la bière du déjeuner, le calvados de l’après-midi, l’apéritif à la terrasse de la Dauphine au soleil. Dans les romans durs, la consommation se déplace vers la nuit, comme si la vérité destructrice ne pouvait émerger qu’à la faveur de l’obscurité.

Ils allaient d’un bar à l’autre, sans faim, sans but, avec pour seule nécessité de maintenir ce niveau d’alcool dans leur sang qui rendait la ville supportable et leur amour possible.

— Georges Simenon , Trois chambres à Manhattan (1946)

L’errance nocturne de François Combe et Kay dans Manhattan est l’une des plus belles scènes d’alcool de toute la littérature française — et l’une des plus ambivalentes. L’alcool y est simultanément poison et philtre d’amour : c’est lui qui rend « la ville supportable » et « leur amour possible », mais c’est aussi lui qui maintient ces deux êtres dans un état de flottement qui interdit toute construction durable. Plus tard dans le roman, quand l’alcool se retire, la réalité revient avec sa brutalité.

Pour le personnage simenonien, la nuit est le moment où les conventions sociales s’effritent. L’alcool de nuit est radicalement différent de l’alcool de jour : il est plus nerveux, plus systématique. On boit pour maintenir un état de veille qui est, en réalité, une fuite devant le lendemain. Dans les bars nocturnes, les horloges ne comptent plus. Le rythme est donné par le balancement du shaker ou le bruit des bouteilles que l’on débouche. La nuit crée une promiscuité forcée entre des êtres qui, le jour, s’ignoreraient — et l’alcool est le dénominateur commun qui permet à ces ombres de se parler.

Un motif récurrent dans ces romans de la nuit est le moment du « petit matin », ce passage cruel où l’ivresse tourne à l’aigre. Simenon excelle à décrire cette sensation de bouche sèche, de vêtements qui collent et de lucidité brutale qui accompagne les premières lueurs de l’aube. C’est souvent à l’aube, après une nuit de boisson, que le drame éclate : la fatigue et l’alcool accumulés brisent les dernières digues de la volonté. C’est le moment des aveux terribles, des violences gratuites ou des départs définitifs.

L’eau et l’alcool : une hydrographie des âmes

On ne peut comprendre la place de l’alcool chez Simenon sans l’opposer à l’élément liquide qui sature son œuvre : l’eau. L’alcool est une réponse chimique à l’humidité du monde.

Dans les romans du Nord ou de Belgique, l’eau des canaux est immobile, sombre et souvent mortifère. L’alcool que l’on boit au bord de ces eaux — souvent le genièvre — possède la même caractéristique : il est incolore, lourd et mène à une forme de stagnation mentale. Chez Simenon, on finit souvent dans l’eau — suicide, crime, accident. L’alcool est ce qui permet au personnage de retarder l’échéance, de rester encore un peu sur la berge, dans la zone grise du café, avant de sombrer définitivement dans le liquide noir du canal.

Un motif visuel revient sans cesse : la buée sur les vitres du bistrot. Cette buée est le résultat physique de la rencontre entre le froid de l’eau extérieure et la chaleur de l’alcool intérieur.

Il dessina un cercle du doigt sur la buée de la vitre pour voir la rue, mais ce qu’il vit — la pluie fine sur les pavés — lui parut si désolé qu’il se hâta de reprendre sa place devant son verre.

— Georges Simenon , Le Voyageur de la Toussaint (1941)

L’image est d’une puissance silencieuse : le petit rond dans la buée, comme un hublot ouvert sur un monde trop désolé pour être affronté sobre. Le personnage referme aussitôt cette fenêtre et retourne à son verre — ce refuge de verre transparent qui isole mieux que n’importe quel mur. La vitre embrumée est la métaphore parfaite du « monde à part » des alcooliques : un écran qui permet de transformer la réalité tragique en une vision estompée, supportable. L’alcool crée un microclimat privé.

Dans Feux rouges, les néons des bars surgissent de l’obscurité comme des lueurs de phare dans la tempête — les seuls repères dans une nuit américaine sans fin. Dans Betty, le bar s’appelle « Le Trou » — le nom dit tout : un espace d’engloutissement, un trou dans la surface du monde respectable par lequel on tombe vers la vérité de soi.

Le « style mouillé » : quand l’alcool entre dans la prose

Certains critiques ont parlé de « style mouillé » pour désigner cette prose où l’humidité, météorologique et éthylique, finit par saturer la phrase. Simenon emploie un vocabulaire obsessionnel des fluides : « s’infiltrer », « imbiber », « stagner », « brûler ». Les dialogues deviennent plus courts, plus répétitifs, mimant la difficulté d’élocution ou, au contraire, la logorrhée du buveur. On observe une multiplication des points de suspension, des phrases qui tournent en rond, comme un homme qui ne parvient pas à quitter son tabouret de bar. L’alcool n’est plus seulement dans le verre, il est dans la syntaxe.

Ce « style mouillé », imprégné d’ambiances de bistrots et de pluie, a redéfini les possibilités du roman noir. Simenon a prouvé que l’on pouvait atteindre à l’universel en décrivant simplement la buée sur une vitre et la chaleur d’un verre de calvados dans une gorge fatiguée.


IV. L’ombre de l’auteur — Simenon face à ses propres démons

L’omniprésence et l’importance de l’alcool dans l’œuvre de Simenon ne peuvent être comprises sans faire le lien avec la vie de l’auteur lui-même. La frontière entre l’expérience personnelle de Georges Simenon et la création littéraire est poreuse, et son rapport à la boisson est l’un des exemples les plus frappants de cette osmose.

De Liège à Cannes : un itinéraire éthylique

Dès sa jeunesse, à Liège, le futur écrivain fréquente des milieux artistes et bohèmes où les beuveries sont monnaie courante. Reporter à la Gazette de Liège à seize ans, il rejoint le groupe de La Caque — cercle d’artistes en herbe qui pratiquent ce qu’ils appellent des « séances orgiaco-mystiques » dans un grenier derrière l’église Saint-Pholien, mêlant alcool, provocations et discussions philosophiques. C’est dans cette atmosphère enfumée et alcoolisée qu’il rencontre même sa première épouse, Régine Renchon. Cette imprégnation précoce dans un univers où l’alcool est synonyme de liberté, de création et de transgression laissera une empreinte durable.

Plus tard, devenu un écrivain célèbre et voyageant à travers le monde, Simenon conserve une relation forte et complexe avec la boisson. Que ce soit lors de ses séjours parisiens, où il mène une vie sociale intense, ou pendant ses années plus calmes sur les rivières, où il ne se prive pas de son petit genièvre quotidien, l’alcool reste un compagnon fidèle.

La période la plus sombre est sans doute celle de son installation à Cannes, à la villa Golden Gate, en 1955, avec sa seconde épouse Denyse Ouimet. Depuis les premiers troubles psychologiques de Denyse et les problèmes d’alcoolisme du couple, le romancier a besoin de la boisson comme stimulant lorsqu’il écrit ; quant à Denyse, il semble que ce soit pour tenir compagnie à son mari. « Entre eux naît une passion faite de sexe, de jalousie, de disputes et d’alcool », note un biographe. Cette destruction mutuelle alimente directement les romans de la période — En cas de malheur, Le Fils, Les Complices sont écrits dans ce contexte d’alcoolisme conjugal.

Certains m’ont vu travailler au vin rouge, d’autres au cidre, au muscadet, au whisky, au grog, que sais-je ? Jamais saoul ? Non, à cette époque, je tenais vraiment le coup…

— Georges Simenon

Cette phrase, avec son mélange de désinvolture et de dénégation, pourrait sortir directement de la bouche de l’un de ses personnages — le P.M. Ashbridge qui vérifie dans le miroir que « ça ne se voit pas », le Steve Hogan qui se persuade qu’il « tient le coup ». La frontière entre l’auteur et ses créatures s’amincit ici jusqu’à la transparence.

L’alcool comme outil de création

Cette confession est cruciale : elle montre que, pour l’écrivain, l’alcool était bien plus qu’un simple plaisir. C’était un carburant, un partenaire indispensable à son processus créatif, un moyen d’atteindre cet état de grâce où les mots et les histoires semblent couler de source. Simenon décrivait souvent son processus d’écriture comme une expérience de possession. Il « entrait » en roman comme on entre en religion, s’isolant du monde pendant une dizaine de jours. Dans cet état de vulnérabilité extrême, l’alcool jouait un rôle de catalyseur : avant de commencer un chapitre, un verre de vin ou une bière servait à abaisser les barrières de la conscience logique pour laisser place à l’intuition ; pendant la rédaction, l’alcool servait à maintenir cette « température » intérieure indispensable à la survie de ses personnages dans son esprit.

Il a même théorisé cette pratique, affirmant que la boisson accompagnant l’écriture — vin, marc, calvados ou whisky — influençait directement le ton et le « rendu éthylique » du livre fini. Cette idée, qui rejoint une intuition d’Edmond de Goncourt, n’est pas pour lui une question de tonalité mentale, mais un véritable processus d’aliénation de soi, une façon de se perdre pour mieux accéder à l’univers d’autrui. L’alcool devient ainsi un solvant qui dissout les frontières entre le créateur et sa créature, permettant à Simenon d’explorer les abysses de la condition humaine sous différents angles.

Il existe une corrélation entre la fluidité de sa prose et l’état de flottement que procure une légère ivresse. Simenon traquait le « mot juste » mais surtout le « mot simple ». L’alcool, en court-circuitant l’intellectualisme, favorisait cette écriture dépouillée, presque instinctive, qui s’adresse directement aux sens du lecteur. Cette pratique intensive n’est pas sans conséquence, et la biographie de Simenon, ainsi que ses œuvres autobiographiques comme Quand j’étais vieux ou Mémoires intimes, sont traversées par cette tension entre la nécessité créatrice et les ravages de la dépendance.

De Zola à Simenon : un déterminisme déplacé

La tradition littéraire française de l’alcoolisme romanesque commence avec L’Assommoir de Zola (1877), où l’alcool est un poison social, un instrument de déterminisme héréditaire et environnemental qui broie le prolétariat. Chez Zola, Coupeau boit parce qu’il est ouvrier et ne peut échapper à son milieu. Le déterminisme est biologique, collectif, implacable.

Simenon opère un déplacement fondamental. Ses alcooliques ne sont pas des prolétaires écrasés par le capitalisme industriel mais des bourgeois — avocats, médecins, acteurs, employés de bureau — dont la boisson révèle le vide au cœur de la respectabilité. Loursat boit non parce qu’il manque de tout, mais parce qu’il possède tout sauf l’essentiel. Le déterminisme passe du biologique et du collectif (Zola) au psychologique et à l’individuel (Simenon).

L’œuvre de Simenon est hantée par le fantasme de la rupture avec le conformisme petit-bourgeois, le désir d’une dérive que l’auteur a lui-même appelée le « passage de la ligne ».

— Georges Simenon , Centre d'études Georges Simenon, Université de Liège

L’alcool est l’agent le plus fréquent de ce « passage » — ce moment où le personnage franchit une frontière invisible et devient autre, révélant sous le masque social l’être que Simenon cherchait obstinément à saisir. En cela, le solvant éthylique rejoint le projet littéraire tout entier : dissoudre les apparences pour atteindre la vérité nue de l’existence.

L’éthique du non-jugement

Ce qui distingue ultimement le traitement de l’alcool dans l’œuvre de Simenon, c’est son refus du jugement moral. Dans toute la fresque des Maigret et des romans durs, il n’y a pas un seul personnage qui soit condamné par l’auteur pour son alcoolisme. Simenon ne condamne pas ses personnages alcooliques — il les comprend, selon sa propre devise : « Comprendre et ne pas juger. »

L’alcoolique simenonien conserve une dignité paradoxale. Il se regarde dans le miroir, vérifie sa démarche, se convainc que « ça ne se voit pas ». Ce regard sur soi — simultanément pathétique et héroïque — constitue l’une des contributions les plus originales de Simenon à la littérature de l’addiction. Ses personnages ne boivent pas pour devenir quelqu’un d’autre mais pour supporter d’être eux-mêmes.

Comprendre et ne pas juger. C’est sans doute la chose la plus difficile au monde, mais c’est la seule qui rende la vie possible.

— Georges Simenon , Quand j'étais vieux (1970)

Là où la société voit une déchéance, Simenon voit une fatalité ou une tentative de survie. Son œuvre propose une morale de la soif où l’ivresse est le symptôme d’une faim plus profonde : celle d’être reconnu dans sa vérité, même si cette vérité est « décalée ». L’alcoolique n’est pas un être veule ; c’est un homme qui a renoncé au mensonge de la respectabilité pour embrasser sa propre fragilité. Et c’est parce qu’il connaissait la soif que Simenon n’a jamais jugé le soiffard.


Conclusion — Du zinc au gouffre

Le parcours de l’alcool à travers l’œuvre de Simenon dessine une trajectoire saisissante. D’un côté du spectre, le comptoir de zinc du bistrot parisien où Maigret, accoudé à la bière et au calvados, observe l’humanité avec une compréhension patiente, quasi fraternelle. De l’autre, le gouffre — le fond de la bouteille, le « Trou » de Betty, le « tunnel » de Steve Hogan, la nuit américaine sans fin.

La double fonction de l’alcool dans l’œuvre reflète la double nature du projet simenonien. Chez Maigret, l’alcool est un outil de compréhension humaine, un lubrifiant social qui ancre le commissaire dans le réel et lui permet de pénétrer les milieux, de délier les langues, de créer cette intimité fugace entre un policier et un suspect à laquelle le roman policier classique ne s’était jamais intéressé. Dans les romans durs, l’alcool est un accélérateur de vérité qui précipite la chute — il ne connecte pas, il isole ; il ne révèle pas l’autre, il met à nu le sujet lui-même, dans ce qu’il a de plus fragile et de plus vrai.

Cette dualité reflète ce que Jacques Dubois identifie comme la structure fondamentale de l’œuvre : d’un côté, « l’utopie de Maigret » — l’évacuation des antagonismes sociaux ; de l’autre, le roman dur comme « crise » pure, où ces antagonismes explosent sans médiation. L’alcool est le réactif qui distingue les deux univers. Chez Maigret, boire connecte — au milieu, aux témoins, à la vérité de l’enquête. Chez Loursat, Steve ou Maugin, boire isole. Chez Maigret, l’ivresse est toujours limitée, toujours récupérable. Dans les romans durs, la trajectoire est irréversible : elle mène à la mort, au trauma irréparable, ou à une forme d’ensevelissement vivant.

Dans les deux cas, l’alcool agit comme un solvant. Mais le solvant peut servir à nettoyer — c’est son usage chez Maigret, qui dissout les faux-semblants pour faire apparaître la vérité d’une affaire — ou à corroder — c’est son usage dans les romans durs, où il attaque le personnage jusqu’à l’os.

Et derrière tous ces personnages, il y a l’auteur. Simenon qui buvait du vin rouge en écrivant les Maigret parisiens, du cidre pour les enquêtes normandes, du whisky pour les romans américains. Simenon qui avait besoin de ce « petit décalage avec le monde » pour que ses personnages deviennent « plus réels que les gens qu’il croisait dans la rue ». Simenon qui a traversé tout le spectre — de la bière liégeoise au whisky du Connecticut, des crises avec Denyse au silence final de Lausanne — et qui a transposé chaque station de ce parcours dans une œuvre d’une cohérence souterraine et d’une puissance intacte.

L’œuvre de Simenon, « imbibée d’alcool », devient ainsi une immense réflexion sur les stratégies de survie mises en place par les hommes face à l’absurdité et à la souffrance de la vie. Chaque verre consommé par ses personnages est une interrogation sur la condition humaine, sur la manière dont les individus tentent de combler leurs vides, de fuir leurs peurs ou de trouver un sens à leur existence.

Le titre Le Fond de la bouteille prend alors tout son sens. Au fond de la bouteille, il y a le fond de l’homme. Et c’est peut-être là, dans cette équivalence entre l’ivresse et la nudité psychique, que réside la contribution la plus profonde de Simenon à la littérature du vingtième siècle : cette conviction que la vérité humaine ne se révèle qu’au prix d’une dissolution, que le masque social ne cède que sous l’effet d’un solvant, et que l’écriture elle-même, pour Simenon, relevait d’une ivresse méthodique dont l’œuvre entière est le précipité le plus pur.

Le Petit Saint

Roman dur

1965

Bien que ce roman soit plus lumineux, il montre comment la création artistique peut naître d’un milieu où l’alcoolisme est omniprésent. C’est l’un des livres préférés de Simenon, sans doute parce qu’il y réconcilie la fange et le génie.

Georges Simenon a construit une cathédrale de papier dont les fondations sont baignées de genièvre et de vin blanc. Son œuvre nous rappelle que derrière chaque « alcoolique » se cache un homme qui cherche à rendre le monde supportable, à retrouver une enfance perdue ou à supporter la lucidité d’une vie sans issue. L’alcool chez Simenon n’est pas une réponse aux problèmes de l’existence ; il est la description même de l’existence. Comme Maigret à la fin d’une longue journée, le lecteur referme ces livres avec une sensation de fatigue mélancolique, mais aussi avec une immense indulgence pour la faiblesse humaine. C’est peut-être là le secret du « monde à part » des buveurs de Simenon : ils sont, au fond, les seuls à avoir renoncé au mensonge de la respectabilité pour embrasser leur propre fragilité. Et c’est dans ce décalage, et ce décalage seul, que réside leur ultime sincérité.


Références

  • Alavoine, Bernard. Georges Simenon et le monde sensible. Encrage, 2017.
  • Carly, Michel. Simenon et les femmes. Omnibus, 2022.
  • Carly, Michel. Maigret, traversées de Paris. Omnibus.
  • Dubois, Jacques. Les Romans de Simenon. Armand Colin, 1992.
  • Dubois, Jacques (dir.). Romans, Bibliothèque de la Pléiade. Gallimard, 2003-2009.
  • Gurr, Lisa Anne. « Maigret’s Drinks : The Chief Inspector’s Spectrum ». Culinary Historians of Boston, 1998.
  • Mercier, Paul. La Botte secrète de Maigret : le verre de cognac. CLPCF, 1997.
  • Mercier, Paul. « Dépression et pulsion d’écrire : La crise du Sujet, dans deux romans noirs de Simenon ». Semen, n°14, 2002.
  • Raynal, Patrick. Préface aux Romans américains. Omnibus, 2009.
  • Sacré, Jacques. Bon appétit, commissaire Maigret. Vives Lettres, 2002.
  • Wenger, Murielle. « Maigret et la boisson : la panoplie du commissaire ». trussel.com.
  • Wenger, Murielle. « Bars, bistrots, cafés et restaurants ». trussel.com.
  • Cahiers Simenon, n°8 : « Boire et Manger ». Les Amis de Georges Simenon, c. 1994.
  • Blog Simenon-Simenon. « Simenon, Maigret et l’alcool ». simenon-simenon.com, 2018.
  • Delisse, Luc. « L’appareil de plongée ». ARLLFB, 2002.
  • Baronian, Jean-Baptiste. « Maigret, philosophe et héros alcoolique ? ». Revue des Deux Mondes.
  • « La plaidoirie de l’alcoolique ». Droit et justice dans la littérature francophone de Belgique. Classiques Garnier.